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La répression en Iran frappe en priorité étudiants, enseignants, chercheurs, artistes et journalistes (Carte blanche)

par Contribution Externe
UGC / AFP

Ceux qui prétendent gouverner au nom des représentants de Dieu sur terre, en promettant le paradis aux fidèles, n’hésitent jamais à créer l’enfer sur terre !

Même en travaillant depuis des années sur l’Iran contemporain en tant que chercheuse et analyste, même en connaissant intimement les mécanismes de la répression étatique, on ne s’habitue pas. On ne s’habitue pas aux images insoutenables qui nous parviennent : des morgues qui débordent, des corps alignés à même le sol, des hôpitaux saturés et dépassés, confrontés à un manque cruel de médecins et de moyens pour prendre en charge un afflux massif de blessés graves, et ce cri, ou plutôt ce gémissement, d’une mère suppliant son enfant sans vie de se lever, de se tenir debout.

Ce n’est plus un cri : c’est l’agonie d’une douleur qui traverse l’écran et s’imprime durablement dans la mémoire.

Une répression étatique multiforme : physique et psychique

La répression du régime iranien face aux mobilisations populaires est multidimensionnelle, combinant une violence physique extrême et une violence psychologique systématique. La coercition n’est pas une réponse sécuritaire ponctuelle : elle constitue une politique publique à part entière, pleinement assumée par le pouvoir islamique.

Sur le plan physique, la violence est sans limite et explicitement justifiée. Les forces de sécurité, les Gardiens de la révolution islamique (Pasdaran), les forces antiémeutes et les milices affiliées recourent à un arsenal moderne et à des méthodes organisées : passages à tabac à coups de bâtons et de matraques électriques, usage massif de grenades lacrymogènes, tirs de balles réelles et de projectiles métalliques.

Les tirs ne sont ni aléatoires ni dissuasifs : ils sont dirigés vers la tête, la gorge, le cou et les yeux. L’objectif est clair : mettre hors d’état de nuire, par la mort ou par la paralysie.

Cette stratégie, documentée lors de plusieurs vagues de contestation depuis 2009, s’est intensifiée au fil des années pour atteindre un point culminant en ce début d’année 2026.

« Le black-out est destiné à épuiser et terroriser, tout en empêchant la diffusion des images des violences et des assassinats commis par les forces de sécurité du régime. »

À cette violence directe s’ajoute un autre mécanisme classique de pression maximale : la coupure délibérée de l’internet et des réseaux téléphoniques, visant à isoler la population, à entraver la coordination des mobilisations et à empêcher la circulation de l’information vers l’extérieur.

Ces interruptions sont souvent accompagnées de coupures d’électricité, plongeant des quartiers entiers dans l’obscurité, au sens propre comme au sens figuré. Il s’agit d’un outil de domination totale, destiné à désorienter, épuiser et terroriser, tout en empêchant la diffusion des images des violences et des assassinats commis par les forces de sécurité du régime.

Une violence ciblée et méthodique

La répression est également ciblée socialement et symboliquement. Universités, écoles, lieux de savoir et de socialisation ont été souvent investis par les forces de sécurité. Étudiants, enseignants, chercheurs, artistes et journalistes figurent parmi les premières cibles, aux côtés des militants et des femmes.

Cette violence frappe indistinctement adultes et mineurs. Les organisations de défense des droits de la personne ont documenté la mort de centaines de personnes lors des dernières vagues de protestation. Les bilans sont alarmants et font état de nombreuses victimes, parmi lesquelles figurent un nombre élevé de jeunes et d’adolescents.

Déjà lors du mouvement Femme, vie, liberté, à la suite de la mort en détention de la jeune Mahsa Jina Amini en 2022, certains observateurs et organisations de défense des droits de la personne parlaient de féminicides et d’infanticides, tant des femmes et des enfants avaient été délibérément pris pour cibles lors d’opérations présentées par le régime comme relevant du « maintien de l’ordre » et de la « sécurité nationale ».

À cette violence de rue s’ajoute une violence psychique permanente : menaces contre les familles, pressions sur les détenus, aveux forcés, campagnes de diffamation médiatique, exécutions publiques ou semi-publiques. La peur est entretenue comme un climat durable.

La justice comme arme politique

La répression se prolonge dans l’appareil judiciaire. Procès expéditifs, absence d’accès effectif à un avocat, aveux extorqués sous la torture : le droit est instrumentalisé. La peine de mort, souvent par pendaison, devient un outil central de gouvernement par la terreur.

L’avocate iranienne des droits de la personne Nasrin Sotoudeh l’a dénoncé à maintes reprises : l’exécution n’est pas une sanction pénale, mais un message politique adressé à l’ensemble de la société. La mort est érigée en avertissement !

Nommer la responsabilité politique

Le guide suprême, Ali Khamenei, devra un jour être jugé pour ce qu’il est : le dirigeant d’un régime qui tire sur son propre peuple. Tirer sur des civils non armés constitue un crime grave au regard du droit international. Pourtant, Khamenei persiste à qualifier les manifestants de « saboteurs », d’« émeutiers », puis désormais de « terroristes » !

Mais s’il y a une terreur, elle est institutionnalisée. Elle est exercée par l’État iranien sur sa propre population. Cette violence systématique, intentionnelle et ciblée pose la question – juridique et morale – de crimes pouvant relever d’une logique génocidaire, entendue comme l’élimination physique partielle d’un groupe identifié pour ce qu’il est : une population civile dissidente, engagée, éduquée, féminisée, politisée.

Le régime sait ce qu’il a fait. Il sait que ses mains sont couvertes de sang. Et il s’étonne ensuite de l’effondrement de sa légitimité. En réalité, il ne fait que ce qu’il a toujours fait depuis son avènement : gouverner par la peur et la terreur, faire de la crainte un mode de domination politique. Terroriser pour se maintenir au pouvoir, et se donner en parallèle une bonne conscience idéologique en désignant le peuple comme infidèle, traître ou manipulé de l’extérieur par des pays ennemis.

La responsabilité du silence

À cette douleur s’ajoute une autre faute, tout aussi lourde : le silence et l’inaction de la communauté internationale. On condamne, on s’indigne, on publie des communiqués, mais on n’empêche pas le bain de sang.

Depuis 47 ans, le monde observe la destruction progressive de l’un des plus anciens foyers de civilisation, terre du cylindre de Cyrus (souvent appelé l’édit de Cyrus), ancêtre de la Déclaration des droits de la personne, terre de coexistence historique entre juifs, chrétiens et musulmans.

Aujourd’hui encore, certains États hésitent à qualifier les Gardiens de la révolution de groupe terroriste. D’autres accueillent leurs responsables, leurs investissements, leur argent détourné. Cette hypocrisie est historique. Elle devra être un jour pleinement assumée.

Un jour, il faudra répondre à ces questions. L’histoire n’oubliera pas. Et surtout, le peuple iranien n’oubliera pas. Ni les vies volées. Ni les corps brisés. Ni une culture millénaire écrasée par 47 ans d’obscurantisme religieux.

Hanieh Ziaei, Politologue, spécialiste du monde iranien contemporain, attachée à la Chaire Raoul-Dandurand, UQAM

Tribune publiée dans La Presse (Canada) sous le titre : Iran, quand le paradis promis devient l’enfer.

(UGC / AFP)

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