Le penseur et sociologue Edgar Morin s'est éteint à l'âge de 104 ans
Le sociologue et philosophe Edgar Morin s'est éteint à l'âge de 104 ans, a annoncé son épouse ce samedi. Figure majeure du paysage intellectuel national, cet ancien résistant laisse une œuvre dense tournée vers la complexité humaine et les défis du siècle.
Publié par A JS
Résumé de l'article
Le sociologue et philosophe Edgar Morin est décédé à 104 ans. Ancien résistant et figure de la gauche indépendante, ce libre-penseur a rejeté tous les dogmes pour bâtir une œuvre transdisciplinaire. Centré sur la complexité humaine, il fut un lanceur d'alerte précoce face aux crises climatiques, politiques et économiques de notre siècle.
Né Edgar Nahoum le 8 juillet 1921 à Paris au sein d'une famille juive laïque originaire de Grèce, il traverse le siècle en refusant les assignations identitaires. Ce chercheur préférait se définir comme un citoyen du monde aux racines méditerranéennes et françaises.
Marqué par la perte précoce de sa mère à l'âge de dix ans, un drame qu'il qualifie plus tard de déchirement absolu, il cherche le salut dans le travail intellectuel et l'engagement politique.
Ses choix de jeunesse le conduisent d'abord vers le pacifisme face au nazisme, puis vers le stalinisme après la Seconde Guerre mondiale. Le penseur confessera ultérieurement ces deux égarements majeurs.
Sous l'Occupation, il s'engage activement dans la Résistance et adopte le pseudonyme de Morin, patronyme qu'il conservera définitivement.
Après le conflit, ce diplômé en histoire, en géographie et en droit encadre les services de propagande du gouvernement militaire français en Allemagne, avant de s'orienter vers le journalisme puis d'intégrer le Centre national de la recherche scientifique (CNRS).
Un esprit libre face aux dogmes
Son indépendance d'esprit provoque rapidement son exclusion du Parti communiste, après la publication d'un article dans un périodique jugé favorable aux Américains. Cette rupture nourrit une profonde aversion pour les endoctrinements de tout bord.
Dans son ouvrage « Autocritique », il théorise l'obligation pour chaque individu de questionner en permanence ses propres certitudes. Malgré cette mise à l'écart, il demeure une figure de référence pour la gauche française, capable de captiver une large audience.
Le chercheur se penche sur les grands phénomènes sociétaux, notamment la mondialisation ou les mécanismes des rumeurs collectives. Dans les années 1960, il dissèque ainsi la fausse affaire des enlèvements de clientes par des commerçants juifs à Orléans.
Au-delà des frontières nationales, sa notoriété s'assoit également sur son apport au septième art. En 1961, il coréalise avec Jean Rouch le documentaire « Chronique d’un été ». Ce film novateur bouscule les codes du genre en interrogeant des Parisiens sur leur quotidien et leur bonheur, abordant les thématiques coloniales, raciales ou sociales.
La méthode globale face aux crises du siècle
Ce chercheur privilégie une démarche transversale qu'il qualifie d'humanologie. Cette méthode associe la philosophie, la psychologie, l'ethnographie et la biologie afin d'appréhender la condition humaine dans sa globalité. Le philosophe plaidait pour le décloisonnement des disciplines scientifiques afin de décrypter notre époque.
Dès la décennie 1970, il formule des alertes précoces sur les dérives écologiques d'un modèle de croissance sans limites.
L'auteur maintient une production littéraire intense jusqu'à son ultime ouvrage paru en 2025. Durant ses dernières années, ses interventions publiques ciblent la dérive nationaliste, les excès du capitalisme et la crise climatique.
Bien que redoutant un effondrement global, il rejetait le fatalisme. Le chef de l'État, Emmanuel Macron, a salué une haute figure de l'humanisme français. Sabah Abouessalam Morin, son épouse, a confirmé que le centenaire avait conservé toute sa lucidité et son attention aux rumeurs du monde jusqu'à ses derniers instants, continuant d'interpeller ses nombreux abonnés sur les réseaux sociaux.