Quand la Chine apprend ses classiques, l’Europe désapprend sa culture (analyse)
Tandis que des écoliers chinois récitent encore des textes vieux de mille ans, l’Occident a progressivement relégué la mémoire, les classiques et la maîtrise de la langue au second plan. Au risque de découvrir qu’on ne forme pas des esprits libres en les dispensant d’abord de savoir.
Publié par Harrison du Bus
Résumé de l'article
Alors que la Chine maintient la récitation des classiques au cœur de l’école, l’Europe a relégué mémoire, culture et exigence au second plan, sur fond de recul des compétences scolaires.
Sommaire
À l’intérieur de la tour Yueyang, dans la province chinoise du Hunan, des enfants qui commencent à peine l’école primaire récitent en chœur un texte de 368 caractères composé au XIe siècle. Ils n’en comprennent probablement pas encore toutes les subtilités. Mais ils en retiennent les mots, le rythme et les images. Ils portent déjà en eux quelques lignes d’une civilisation qui les précède de mille ans.
La scène, rapportée par le Financial Times, semble presque appartenir à un autre âge. En Chine, elle demeure pourtant ordinaire. Le Mémorial de la tour Yueyang, réflexion du lettré et haut fonctionnaire Fan Zhongyan sur le gouvernement et le devoir, fait toujours partie du programme des collégiens. Sa maxime la plus célèbre — s’inquiéter avant le reste du monde et ne se réjouir qu’après lui — continue de vivre dans la mémoire de millions de Chinois.
Le contraste avec l’Europe occidentale est saisissant. Dans une grande partie de ses écoles, apprendre par cœur est devenu une pratique suspecte, parfois présentée comme le vestige d’une pédagogie autoritaire. La récitation a reculé, la chronologie s’est effacée, les œuvres intégrales ont souvent cédé la place aux extraits, et la connaissance précise de la langue à des compétences plus générales, réputées immédiatement mobilisables.
L’école européenne entend moins remplir les mémoires que former l’esprit critique. L’intention paraît généreuse. Elle repose cependant sur un paradoxe rarement affronté : comment exercer son jugement sur un monde que l’on connaît de moins en moins ? Comment comparer, interpréter et contester lorsque manquent les faits, les dates, les mots, les textes et les références qui donnent à la pensée sa matière ?
La mémoire n’est pas l’ennemie de l’intelligence
La vieille opposition entre mémorisation et compréhension repose en partie sur une erreur. Apprendre un texte sans en saisir immédiatement toutes les profondeurs ne condamne nullement à ne jamais le comprendre. L’enfant retient d’abord ce que l’adulte pourra un jour interpréter. Des phrases apprises à dix ans peuvent rester silencieuses pendant des années avant de prendre, à la faveur d’une lecture, d’un deuil, d’un amour ou d’une expérience politique, une signification nouvelle.
C’est précisément ce que montre la permanence du Mémorial de Yueyang. Les monuments chinois ont été détruits, reconstruits et parfois reconstitués après les ravages de la Révolution culturelle. Le texte, lui, n’a pas changé. Les pierres ont disparu et reparu ; les mots ont traversé les siècles. La mémoire collective a conservé ce que l’histoire matérielle avait anéanti.
La recherche contemporaine en sciences cognitives ne considère d’ailleurs plus la mémorisation comme une activité purement mécanique. Le rappel actif des connaissances consolide les apprentissages et permet leur mobilisation ultérieure. On ne raisonne pas dans le vide : plus la mémoire à long terme contient de connaissances organisées, moins l’esprit doit consacrer d’efforts à rechercher les éléments fondamentaux d’un problème. La mémoire ne remplace donc pas l’intelligence ; elle lui fournit son vocabulaire, ses instruments et son terrain d’exercice.
L’erreur des anciennes écoles n’était pas d’exiger que l’on sache. Elle consistait parfois à croire que savoir suffisait. Celle des pédagogies nouvelles pourrait être exactement inverse : imaginer qu’il serait possible de comprendre, d’analyser et de créer avant d’avoir longuement appris.
Les grands esprits venaient d’un monde saturé de livres
Les génies européens ne furent évidemment pas produits à la chaîne par les vieux collèges. Aucun programme scolaire n’aurait suffi à faire naître un Pascal, un Goethe, un Proust ou un Einstein. Mais presque tous les grands écrivains, penseurs, savants et hommes d’État qui ont façonné l’Europe moderne furent formés dans un univers intellectuel extraordinairement dense.
Ils apprenaient des poèmes, traduisaient des langues anciennes, lisaient des œuvres longues et difficiles, étudiaient l’histoire dans sa continuité et acquéraient une connaissance intime de la syntaxe. Même les scientifiques évoluaient souvent dans une culture littéraire et philosophique devenue rare parmi les spécialistes contemporains. Leur instruction ne leur donnait pas seulement des informations. Elle construisait en eux une architecture mentale.
Un jeune Européen cultivé pouvait autrefois reconnaître une allusion à Homère, Virgile, la Bible, Dante, Shakespeare, Racine ou Goethe. Ces références n’étaient pas des ornements mondains. Elles constituaient un langage commun à travers lequel pouvaient être pensés l’ambition, la jalousie, le pouvoir, le sacrifice, la guerre, la fidélité, la faute ou le destin.
L’homme qui a fréquenté Balzac ne voit plus Paris de la même manière. Celui qui a lu Tacite reconnaît certaines permanences du pouvoir. Celui qui connaît Racine possède davantage que le souvenir de quelques alexandrins : il a rencontré une précision du sentiment et une tension de la langue qui affinent sa propre perception des passions. Celui qui a traversé Pascal ne peut plus aborder avec la même naïveté la grandeur et la misère humaines.
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