« Le pétrole reste la colonne vertébrale du monde » : l’analyse d’un ingénieur
Ancien ingénieur des mines, expatrié dans onze pays et fort de quarante années passées au cœur de l’industrie pétrolière, Xavier Limpens livre une lecture sans fard de la crise actuelle. Du détroit d’Ormuz aux limites géologiques des gisements, en passant par les illusions des marchés et les lenteurs de la transition énergétique, il dessine un tableau rigoureux d’un système que beaucoup commentent sans vraiment le comprendre. Propos recueillis par Harrison du Bus
Publié par Harrison du Bus
Résumé de l'article
— Le pétrole demeure une composante centrale de l’équilibre énergétique mondial.
— Les dynamiques du marché reposent sur des contraintes physiques, géographiques et industrielles souvent méconnues.
— La transition énergétique avance, mais à un rythme plus lent que ne le suggèrent les discours politiques.
21News : Vous avez travaillé quarante ans dans l’industrie pétrolière, sur plusieurs continents. On parle beaucoup aujourd’hui du blocage du détroit d’Ormuz. Concrètement, dans la chaîne pétrolière mondiale, qu’est-ce que cela signifie ?
Xavier Limpens : D’abord, il faut bien mesurer le caractère exceptionnel d’une telle situation. En quarante ans de carrière, je n’ai jamais vu un blocage du détroit d’Ormuz. Même lors des grandes crises pétrolières — en 1973 avec la guerre du Kippour, puis à la fin des années 1970 avec la révolution iranienne — on n’a jamais eu une fermeture complète de ce passage. Il y a eu des tensions, des chocs d’offre, des embargos, mais pas ce type d’interruption physique d’un axe aussi structurant.
Ormuz, ce n’est pas un point parmi d’autres. C’est un goulet stratégique par lequel transite une part essentielle du pétrole mondial, en particulier celui du Golfe persique. Si ce passage est bloqué, ce sont d’abord les exportations iraniennes qui sont directement affectées, puisqu’elles se situent en amont du détroit, notamment via l’île de Kharg. Mais l’impact dépasse largement l’Iran.
Une grande partie du pétrole irakien, notamment celui exporté depuis Bassora, est également concernée, même si une fraction peut encore transiter par des pipelines vers la Turquie. Le Koweït, qui produit autour de deux millions de barils par jour, n’a pas d’alternative : ses exportations passent intégralement par le Golfe. Le Qatar est dans une situation comparable, avec en plus une dépendance massive à ses exportations de gaz naturel liquéfié, dont les installations ont parfois été endommagées. Les Émirats arabes unis disposent bien d’un débouché partiel vers l’océan Indien via Fujairah, mais cela ne couvre qu’une fraction de leurs volumes.
Autrement dit, ce n’est pas seulement une crise régionale : c’est un choc sur une infrastructure centrale du système énergétique mondial.
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