L’engagement des femmes en politique, encore conditionnel ? (carte blanche)
Carte blanche de Marcela Gori, vice-présidente (MR) du CPAS d'Anderlecht. La démission de Clémentine Barzin après la désignation de son mari comme Ministre-président relance une question persistante : dans les configurations politiques où deux conjoints exercent des responsabilités, pourquoi le retrait semble-t-il peser plus naturellement sur la femme que sur l’homme ? Derrière un choix personnel respectable, c’est un imaginaire politique encore inégalitaire qui affleure.
Publié par Contribution Externe
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Résumé de l'article
À la suite de la démission de Clémentine Barzin, l’autrice interroge un mécanisme encore trop fréquent en politique : lorsque deux conjoints occupent des fonctions publiques, l’hypothèse du retrait pèse plus spontanément sur la femme. À travers des exemples internationaux et son expérience personnelle d’élue locale, elle met en lumière un imaginaire persistant qui continue de rattacher l’autorité féminine au statut conjugal, de questionner sa légitimité et d’interpréter différemment ses traits de leadership. L’égalité politique, conclut-elle, ne sera réelle que lorsque l’engagement des femmes cessera d’être perçu comme conditionnel.
Le pouvoir et… le réflexe du retrait
Vous avez-vu ? la cheffe de groupe au Parlement bruxellois, Clémentine Barzin (MR) a démissionné de son poste suite de la désignation de son mari, Boris Dilliès, comme Ministre-président du même parlement. Cette décision personnelle mérite tout notre respect. Elle a d’ailleurs été saluée unanimement à gauche et à droite.
En tant que femme, engagée politiquement (Vice-présidente du CPAS d’Anderlecht et du Foyer anderlechtois) et compagne d’un échevin, il y a quand même une question qui se pose, et qui dépasse largement les circonstances individuelles : pourquoi, dans les configurations politiques où deux conjoints exercent des responsabilités, l’hypothèse du retrait semble-t-elle peser plus naturellement sur la femme que sur l’homme ?
L’histoire politique, en Belgique comme ailleurs, montre combien ce réflexe est tenace. Hillary Clinton a longtemps été analysée à travers son statut d’épouse avant d’être reconnue pour son propre parcours. Jacinda Ardern, pourtant Première ministre de Nouvelle-Zélande, a dû répondre en son temps à des questions sur sa maternité et sa vie privée que l’on n’adresse presque jamais à ses homologues masculins. Les contextes changent, les pays aussi, mais le même imaginaire persiste : lorsqu’une femme exerce le pouvoir, on cherche encore à l’expliquer, à la contextualiser, à la relier à autre chose qu’à sa seule légitimité.
Pas un acte anecdotique
Ces exemples ne relèvent pas de l’anecdote ; ils traduisent un imaginaire politique persistant, dans lequel la femme engagée demeure une figure à contextualiser, à justifier, à expliquer, tandis que l’homme politique est spontanément perçu comme légitime et autosuffisant. Je vous invite d’ailleurs à lire le remarquable livre de l’ancienne première ministre finlandaise, Sanna Marin, "L’espoir en acte, le courage de diriger" dans lequel elle raconte ses 3 ans de pouvoir durant lesquels elle a été sans cesse attaquée sur sa féminité, ses habits, ses sorties.
Je suis donc la compagne d’un échevin. Mais mon engagement politique ne procède en rien de cette relation : je me suis investie en politique avant de le rencontrer, j’ai construit mon parcours sur la base de mes convictions, de mes combats et de mes priorités, et non dans l’ombre ou le prolongement d’une trajectoire masculine.
Pourtant, la manière dont les interactions se déroulent sur le terrain révèle combien les réflexes culturels demeurent puissants. En réunion, il m’a été affirmé, à plusieurs reprises, qu’il est « difficile de travailler avec moi », alors que « travailler avec mon compagnon ne pose aucun problème ». Cette appréciation ne portait pas sur le contenu de mes dossiers, ni sur la cohérence de mes propositions, mais sur ce que l’on qualifiait implicitement de tempérament. Dit plus simplement : ce qui est interprété chez un homme comme une fermeté nécessaire à l’exercice du pouvoir est, chez une femme, rapidement perçu comme une rigidité problématique.
Une identité rattachée à celle de mon époux
Je suis donc la compagne d’un échevin et pendant la récente élection communale de 2024, lors des opérations de porte-à-porte, après avoir exposé ma vision et défendu mon programme, il m’est arrivé d’entendre que mon engagement était « formidable pour soutenir mon compagnon », comme si ma candidature ne pouvait être qu’un appendice de la sienne. Dans des événements publics, on salue d’abord l’échevin, puis l’on se tourne vers moi avec une hésitation : « Vous êtes la femme d’Achille, n’est-ce pas ? » En réunion, il arrive encore que ma prise de parole soit introduite par une formule maladroite qui me désigne avant tout par mon statut conjugal, comme si mon identité politique propre nécessitait d’être rattachée à celle de mon compagnon pour être intelligible.
Ces situations pourraient prêter à sourire si elles ne traduisaient pas un mécanisme plus profond : la difficulté persistante à envisager qu’une femme puisse exercer une autorité politique pleine et entière sans être définie par rapport à un homme.
La différence de traitement est d’ailleurs frappante dans l’appréciation des comportements. Lorsqu’un homme intervient avec constance, défend avec vigueur sa ligne politique et assume ses positions, on souligne son leadership, sa détermination, son sens de la conviction. Lorsqu’une femme adopte la même posture, elle est plus facilement qualifiée de « difficile », "d’excessive » ou "d’émotionnelle ». L’autorité masculine demeure valorisée ; l’autorité féminine reste, trop souvent, suspecte.
Ma réalité biographique ne définit pas mon engagement politique
Je suis donc la compagne d’un échevin, mais cette réalité biographique ne définit ni mes compétences, ni mes choix, ni mes priorités politiques. Nos analyses divergent parfois, nos sensibilités ne sont pas identiques, nos tempéraments sont distincts, et c’est précisément cette différence qui fonde la richesse de notre complémentarité.
Il ne s’agit pas d’opposer les femmes aux hommes, ni de nier la complexité des arbitrages personnels. Il s’agit d’affirmer que l’engagement politique d’une femme ne doit plus être perçu comme une variable d’ajustement, ni comme un prolongement accessoire d’une trajectoire masculine. Et je suis, aujourd’hui, pleinement solidaire et admirative de Clémentine Barzin. Car le constat est cruel : tant que l’on continuera à présenter comme presque naturel le fait qu’une femme envisage de se retirer lorsque la carrière de son conjoint évolue, tant que son engagement sera spontanément ramené à son statut conjugal, l’égalité politique restera lettre morte.