Nucléaire : les vraies raisons derrière le report des négociations entre l’État belge et Engie
L’État belge et Engie se donnent un mois supplémentaire pour négocier l’avenir du nucléaire. Derrière ce report : des expertises encore en cours, le périmètre d’un éventuel rachat et surtout la délicate question des coûts et des risques financiers.
Publié par Demetrio Scagliola
Résumé de l'article
- L’État belge et Engie repoussent du 1er octobre au 4 novembre la date cible pour conclure leurs « Heads of Terms » sur une éventuelle reprise des activités nucléaires.
- Le gouvernement doit encore déterminer quels actifs et quels réacteurs pourraient entrer dans l’opération et à quelles conditions.
- Les négociations portent également sur des enjeux financiers majeurs, notamment les coûts et les risques liés au démantèlement des centrales.
« Ne confondons pas vitesse et précipitation », répondait encore la semaine dernière le ministre de l’Énergie Mathieu Bihet (MR), interrogé à la Chambre sur l’avancement des discussions avec Engie. La formule prend aujourd’hui tout son sens : l’État belge et le groupe énergétique français se donnent un mois supplémentaire pour tenter de baliser l’avenir du nucléaire belge.
La date cible pour conclure les « Heads of Terms », autrement dit le protocole fixant les grands principes d’une éventuelle reprise des activités nucléaires d’Engie par l’État, était fixée au 1er octobre. Elle est désormais repoussée au 4 novembre 2026. La décision a été prise de commun accord par l’État belge, Engie et sa filiale Electrabel.
Officiellement, les parties invoquent avant tout l’ampleur du chantier : « Compte tenu de la complexité et de l’ampleur de l’opération envisagée, un délai supplémentaire est nécessaire afin de permettre aux parties de finaliser leurs analyses et leurs discussions en cours », souligne le ministre.
Que l’État rachèterait-il exactement ?
C’est l’une des questions centrales. Depuis la lettre d’intention signée le 29 avril, le gouvernement cherche à déterminer quelles activités nucléaires d’Engie pourraient passer sous contrôle belge et à quelles conditions.
Il faut notamment évaluer l’état et le potentiel des différents réacteurs, les actifs liés aux sites de Doel et Tihange, mais aussi les coûts et les responsabilités qui accompagneraient une telle opération. Selon les informations de L’Echo, des procédures de « due diligence » sont toujours en cours afin de chiffrer les différents scénarios.
D'ailleurs, Mathieu Bihet l’expliquait déjà le 22 septembre devant la Chambre : « Différentes due diligences sont mises en place pour évaluer et chiffrer les différents coûts et poser les questions adéquates à Engie. Ces travaux ne sont pas encore terminés. »
À ce stade, l’objectif dépasse donc largement la seule prolongation de Doel 4 et Tihange 3. Ces deux réacteurs font déjà l’objet de l’accord Phoenix conclu avec Engie et doivent rester exploités jusqu’en 2035. Le gouvernement fédéral a depuis changé de cap en matière nucléaire et souhaite examiner les possibilités de prolongations supplémentaires et préparer la construction de nouvelles capacités.
Le démantèlement, un enjeu de plusieurs milliards
Mais le temps supplémentaire demandé ne s’explique pas uniquement par les expertises techniques. Les discussions financières s’annoncent particulièrement sensibles.
Selon nos informations, Engie chercherait notamment à profiter de cette négociation globale pour réduire son exposition aux risques financiers liés au démantèlement des centrales. C’est un enjeu majeur, car il s’agit de déterminer qui assumera, à terme, d’éventuels dépassements de coûts.
Un précédent existe déjà. Dans le cadre de l’accord sur Doel 4 et Tihange 3, conclu sous le gouvernement De Croo, les responsabilités relatives aux déchets nucléaires et au combustible usé ont été transférées à l’État moyennant un paiement forfaitaire. Engie indique depuis lors ne plus être exposé à l'évolution future de ces coûts.
La répartition du risque lié au démantèlement constitue donc un point particulièrement important pour les finances publiques comme pour Engie.
Tous les réacteurs ne sont pas dans la même situation
Le gouvernement doit également déterminer jusqu’où il souhaite aller dans sa nouvelle politique nucléaire. Doel 4 et Tihange 3 sont les deux réacteurs déjà prolongés. Tihange 1, Doel 1 et Doel 2 ont été arrêtés en 2025, tandis que Doel 3 et Tihange 2 avaient cessé de produire respectivement en 2022 et 2023.
La possibilité de remettre certaines unités en service doit dès lors être examinée au cas par cas, avec des contraintes techniques, réglementaires et financières très différentes.
Les arbitrages sont également politiques. Le Premier ministre Bart De Wever (N-VA) accorde notamment une grande importance à une nouvelle prolongation de Doel 4 et Tihange 3 ainsi qu'à la disponibilité de terrains pour de futures installations nucléaires, notamment des petits réacteurs modulaires (SMR). Mathieu Bihet pousse également l'examen d'un éventuel redémarrage de Tihange 1.
Un mois de plus, mais encore loin d’un accord définitif
Le report au 4 novembre ne signifie donc pas que les discussions s'enlisent. Cela montre surtout que l’échéance du 1er octobre était difficilement compatible avec le nombre de questions encore ouvertes.
Et même si un accord sur les « Heads of Terms » intervient début novembre, il ne constituera qu’une étape. L’expérience récente montre combien ce type de négociation peut être long : les premières discussions formelles sur la prolongation de Doel 4 et Tihange 3 avaient débouché sur une déclaration d’intention en juillet 2022, avant plusieurs accords successifs et un closing définitif en mars 2025.
Maisd derrière la question de savoir qui contrôlera demain le nucléaire belge se trouve une autre interrogation, financièrement déterminante : qui paiera pour son passé et pour son avenir ?