Pillages : un sociologue voit « la joie du groupe qui échappe à la police » et la « Lepénie » dans leur couverture médiatique
Au micro de L'Humanité, Michel Kokoreff, professeur de sociologie à Paris 8, évoque la « joie » collective des émeutiers qui détruisent des magasins. Dans l'extrait diffusé, aucune condamnation explicite des pillages. Le sociologue déplore également un discours médiatique centré sur les violences, qu'il associe à « Le Pénie ».
Publié par Harrison du Bus
Résumé de l'article
Michel Kokoreff, professeur à Paris 8, évoque la joie des pillages sur L'Humanité et associe la focalisation sur les violences à « Le Pénie ».
Les vitrines fracassées, les magasins pillés, les commerçants confrontés à des pertes parfois considérables : les violences des 17 et 18 octobre ont laissé un lourd bilan dans plusieurs villes françaises. Mais au micro de L'Humanité, c'est une autre dimension des événements que Michel Kokoreff, professeur de sociologie à l'université Paris 8, choisit de mettre en lumière : la joie collective qui peut accompagner les pillages.
Invité le 19 octobre du podcast Le Sens de l'actu, le sociologue, également directeur de programme au Collège international de philosophie, développe une lecture politique et émotionnelle des émeutes. Une analyse au vocabulaire surprenant, d'autant qu'aucune condamnation explicite des destructions n'apparaît dans l'extrait phare.
🔴 Des étoiles dans les yeux, un sociologue vante le pillage dans la joie : "La joie du groupe qui échappe à la police et qui pénètre collectivement dans un magasin pour le niquer ! Le défaire ! Le casser ! Le zbeul*, le fameux zbeul !"
— French Carcan (@FrenchCarcan) October 22, 2026
✅ Michel Kokoreff, professeur de… pic.twitter.com/eMFWlfHOuD
Pour L'Humanité, les images de violences ont été une « aubaine » médiatique
La présentation de l'entretien donne d'emblée le ton. Sous le titre « "Pillages" du 17 octobre : que dit la sociologie ? », L'Humanité revient sur les violences survenues à Paris, Marseille ou Limoges, en marge des mobilisations sociales. Notons que l'Humanité met des guillemets à pillages, chacun comprendra ce qu'il voudra.
Le quotidien reconnaît que des individus ont attaqué des magasins, dévalisé leurs rayons et, pour certains, tenté de revendre les marchandises volées sur Internet. Mais il ajoute que ces images ont constitué une « aubaine pour de nombreux médias », qui auraient ainsi occulté les revendications politiques exprimées pendant la journée.
Le journal revendique, pour sa part, la volonté d'aborder les événements comme un fait politique et social.
« La joie du groupe » qui détruit un magasin
Interrogé sur les pillages, Michel Kokoreff commence par évoquer les frustrations sociales de certains jeunes, confrontés selon lui aux injonctions de consommation et aux marques qu'ils ne peuvent pas s'offrir.
« Finalement, ces jeunes, on leur dit que s'ils n'ont pas de Rolex, s'ils n'ont pas de telle ou telle marque, ils ne sont rien », explique-t-il, avant d'ajouter qu'ils trouvent dans les pillages une occasion de réduire leur frustration.
Il décrit ensuite deux émotions qu'il juge centrales dans les émeutes : la joie et la colère. Il insiste sur le plaisir d'être ensemble, de former un collectif et d'échapper à l'autorité.
Puis vient cette formulation particulièrement crue : « La joie du groupe qui échappe à l'autorité, qui échappe éventuellement à la police, qui pénètre collectivement dans un magasin pour le niquer, le défaire, le casser, le zbeul, le fameux zbeul. »
La joie du groupe qui échappe à l'autorité, qui échappe éventuellement à la police, qui pénètre collectivement dans un magasin pour le niquer, le défaire, le casser, le zbeul, le fameux zbeul.
Michel Kokoreff
Le sociologue explique que ces émotions participent à une forme de vie collective, où se mêlent joie, colère et parfois haine.
Dans ce passage, aucune condamnation explicite des pillages ne vient accompagner cette description. Pas davantage de référence aux commerçants dont les établissements ont été détruits.
Quand parler des violences devient du lepénisme
La fin de l'extrait ajoute une dimension politique à l'intervention. Après avoir développé son analyse des émotions collectives, Michel Kokoreff déplore que, dès le lendemain des manifestations, l'attention se concentre sur les violences.
« Et le dimanche matin, tout d'un coup, on se retrouve en "Le Pénie", on ne parle plus que de violence », déclare-t-il, selon la transcription disponible.
La formule semble renvoyer à un traitement de l'actualité associé au discours lepéniste, dans lequel les violences et les questions d'ordre public prendraient le pas sur les revendications sociales.
Pourquoi donc pour Kokoreff le fait de consacrer une attention particulière à des destructions massives devrait-il être associé à un courant politique plutôt qu'à la gravité des événements eux-mêmes ?
Au moins 3.000 commerces touchés à travers la France
Pendant que le sociologue analyse les émotions des émeutiers, les commerçants français tentent de mesurer l'ampleur des destructions.
Le 18 octobre, Alexandre Bompard, président de la Fédération du commerce et de la distribution et PDG de Carrefour, évaluait à 1.500 le nombre de commerces directement touchés par les violences. Il évoquait déjà plusieurs centaines de millions d'euros de dégâts. Le FT parlait lui de plus d'un milliard.
Le lendemain, le Premier ministre Sébastien Lecornu faisait état d'un bilan provisoire d'au moins 3.000 commerces touchés par des pillages ou des dégradations à travers le pays. À Paris seulement, 451 établissements ont été recensés comme touchés, dont 228 pillés et 223 dégradés, selon les chiffres publiés par Le Parisien.
Derrière ces statistiques se trouvent des stocks volés, des vitrines détruites, des activités interrompues et des salariés confrontés à l'incertitude. Pour les commerçants concernés, le « zbeul » n'a rien d'une expérience collective exaltante : il représente des pertes économiques et, dans certains cas, une menace pour la poursuite de leur activité.
La parole d'un professeur d'université
Michel Kokoreff n'est pas un observateur occasionnel des émeutes. Professeur à Paris 8, il a notamment publié Sociologie des émeutes en 2008 et La Diagonale de la rage en 2021. Ses recherches portent depuis longtemps sur les quartiers populaires, les contestations sociales et les rapports avec les institutions.
Sa démarche consiste notamment à examiner les dimensions politiques de violences souvent abordées sous leur seul aspect délictueux.
Dans l'entretien accordé à L'Humanité, il explique ainsi que les émeutiers font entendre directement ce que les corps intermédiaires peinent à exprimer, avant d'évoquer le racisme et les discriminations dans les banlieues.
Cette perspective sociologique peut éclairer certaines causes des émeutes. Mais elle ne répond pas, à elle seule, à une question fondamentale : que deviennent les droits et les intérêts des personnes dont les biens sont détruits ?
Le professeur évoque la joie, la colère, la frustration et le sentiment d'appartenance des émeutiers. Dans l'extrait considéré, il ne formule aucune condamnation explicite des pillages et n'accorde pas de place comparable aux victimes. Cette absence permet de s'interroger sur l'équilibre de son analyse et sur la distance qu'il prend avec les comportements décrits.
À la veille d'une nouvelle journée de mobilisation, alors que des commerçants renforcent leurs vitrines et que des habitants redoutent de nouvelles violences, le contraste mérite d'être souligné.