Réalisme budgétaire et lucidité géopolitique : Bart De Wever brise quelques tabous (Édito)
En évoquant à la fois la nécessité future de négocier avec la Russie et l’urgence de maîtriser les finances publiques belges, Bart De Wever a tenu ce week-end un discours de rupture avec les postures habituelles. Un rappel brutal mais salutaire : en politique comme en économie, le réel finit toujours par s’imposer.
Publié par Nicolas de Pape
Résumé de l'article
- Bart De Wever assume un discours de réalisme géopolitique : soutenir l’Ukraine mais admettre qu’une paix durable passera un jour par une négociation avec la Russie.
- L’Europe paie déjà le prix économique de la guerre, notamment via l’énergie et l’industrie.
- Sur le plan intérieur, le Premier ministre met aussi en garde contre la dérive des finances publiques.
Les propos tenus ce week-end par le Premier ministre Bart De Wever ont suscité des réactions contrastées mais globalement positives. Certains, comme le ministre des Affaires étrangères, ont immédiatement souligné leur désaccord mais d’autres ont salué un retour à un langage plus réaliste. Au fond, le chef du gouvernement belge n’a fait qu’énoncer deux évidences que beaucoup préfèrent éviter : l’Europe devra un jour négocier avec la Russie, et la Belgique ne pourra plus indéfiniment vivre au-dessus de ses moyens.
Dans plusieurs interviews accordées à la presse francophone, Bart De Wever a rappelé ce que l’histoire enseigne depuis des siècles : les guerres se terminent presque toujours autour d’une table de négociation. « Nous devons normaliser les relations avec la Russie et regagner l’accès à l’énergie bon marché », a-t-il expliqué dans les colonnes de L’Echo, soulignant que l'Europe est au bord du précipice.
Pour certains commentateurs, une telle affirmation serait presque une trahison. L’argument est commode, mais il relève surtout de la posture morale. Reconnaître que la guerre en Ukraine finira par un compromis ne signifie pas abandonner Kiev. Soutenir l’Ukraine face à l’agression russe reste une nécessité morale et stratégique. Mais croire que la Russie sera un jour mise à genoux par des sanctions économiques ou par un soutien militaire européen limité tient aujourd’hui davantage du slogan politique que de l’analyse stratégique.
Un discours teinté de realpolitik
La réalité est plus brutale. L’Europe ne dispose ni de la puissance militaire ni de l’unité politique nécessaires pour mener seule une stratégie d’écrasement de Moscou. Sans un engagement total et durable des États-Unis, une telle doctrine n’est tout simplement pas crédible. Or chacun voit bien que Washington, absorbé par ses propres priorités géopolitiques notamment en Iran, ne semble plus vouloir porter indéfiniment une guerre longue sur le continent européen.
Dans ce contexte, la position de Bart De Wever relève moins de la provocation que du réalisme : continuer à soutenir l’Ukraine, renforcer les capacités de défense européennes, mais préparer en parallèle les conditions d’un futur accord avec la Russie - et même, incidemment, réimporter du gaz russe. Ce n’est ni de la complaisance ni de la faiblesse. C’est reconnaître que la stabilité du continent passera tôt ou tard par une architecture de sécurité incluant aussi des adversaires.
Et il faut ajouter une dimension souvent passée sous silence : c’est l’Europe qui paie aujourd’hui la facture économique la plus lourde de cette guerre. La flambée des coûts énergétiques et industriels depuis 2022 a pesé lourdement sur la compétitivité du continent. Dans certains secteurs, comme la construction ou la promotion immobilière, l’explosion des coûts est devenue flagrante.
Des finances belges à l'agonie
Il n’est donc pas absurde de penser que Bart De Wever dit simplement tout haut ce que nombre de dirigeants européens pensent tout bas. L’histoire diplomatique est pleine de ces paradoxes : on se réarme tout en négociant, on se dissuade tout en préparant la paix.
Mais le Premier ministre ne s’est pas limité à la géopolitique. Sur le plan intérieur, il a également posé un diagnostic sévère sur l’état des finances publiques belges. Là encore, difficile de contester les chiffres.
Avec des dépenses publiques dépassant désormais 55 % du PIB, la Belgique figure parmi les États les plus dépensiers d’Europe. Cette dérive n’est pas le fruit du hasard. Elle résulte de décennies de compromis fédéraux et d’une culture politique où la dépense publique est devenue un instrument central de gestion sociale et électorale, culture portée au premier chef par le Parti socialiste.
Lorsque Bart De Wever affirme que « le PS aime dépenser et aime l’assistanat, sans sentiment de responsabilité financière parce que la facture est payée par d’autres », il met le doigt sur une mécanique bien connue de la politique belge : un système où la redistribution permanente remplace trop souvent les réformes structurelles.
Le propos peut paraître rude. Mais il pose une question que la Belgique ne pourra plus esquiver longtemps : comment financer durablement un État qui dépense toujours plus alors que la croissance économique stagne et que la dette publique continue de grimper.
Au fond, les deux débats soulevés par le Premier ministre sont liés. Dans un monde redevenu brutal, les illusions morales coûtent cher. Les illusions budgétaires aussi.
Et c’est peut-être là que se trouve la véritable ligne de fracture politique qui s’ouvre aujourd’hui : entre ceux qui continuent à gouverner à coups de slogans et ceux qui commencent, enfin, à regarder la réalité en face.