"Une majorité d’Iraniens attendent le bon moment pour retourner dans les rues"
Farid* est un chrétien d’Iran. Sa famille convertie est toujours dans le pays. Elle fêtera Pâques dans le secret et selon un agenda décalé pour tromper les Gardiens de la Révolution. Témoignage.
Publié par Laurence d'Hondt
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Résumé de l'article
— En Iran, les chrétiens convertis vivent dans la clandestinité, sous la menace de peines de prison et d’une surveillance généralisée
— Un parcours de conversion marqué par la rupture familiale, la marginalisation sociale et la fuite forcée
— Depuis l’Europe, un engagement pour la liberté de conscience, entre espoir de changement et rejet de la violence
- Comment est la situation pour vos proches?
- Nous n’avons plus internet. Seuls ceux qui ont un VPN et de l’argent peuvent communiquer. Mais la situation des chrétiens convertis en Iran qui sont évalués entre 1,5 et 3 millions est très difficile. Il y a une grande différence de traitement entre les chrétiens qui sont nés chrétiens et se rattachent à des églises historiques comme l’église arménienne ou assyro-chaldéenne et les chrétiens qui ont un background musulman et se sont convertis. Nous ne pouvons par exemple nous rendre dans les églises qui sont autorisées. Ces églises seraient immédiatement fermées. Alors nous nous réunissons dans des églises de maison et en secret.
- Qu’est ce qui vous a amené à vous convertir?
- J’ai grandi dans une famille musulmane traditionnelle et aisée. Mais suite à un accident de parcours, mon père a tout perdu. J’ai senti un fossé soudain entre notre famille et notre environnement. Je me suis mis à prendre de la drogue, beaucoup d’alcool, notamment de l’Ecstasy. J’étais vraiment désespéré. Autour de moi, quelques amis ont commencé à s’intéresser au christianisme mais je défendais et argumentais qu’il fallait défendre notre culture, notre Islam. Un soir, j’ai été touché par ce que disait l’un d’eux, cela a résonné en moi et j’ai ressenti monter une immense paix. C’est ainsi qu’a débuté ma conversion.
- Comment a-t-elle été accueillie ?
- Ma famille était hostile, l’environnement aussi. Mais progressivement il y a eu de l’intérêt pour ce que je vivais. Ma mère s’est convertie et certains proches aussi. Mon père lui est décédé. Mon parcours lui même n’a pas été facile. Depuis deux décennies, les gardiens de la Révolution sont devenus très puissants. Ils ont des relais partout dans tous les quartiers. Plus ils sentent l’opposition se former, plus ils sont omniprésents. Depuis 2020 le code pénal s’est durci au sujet des chrétiens convertis, avec 2 a 5 ans de prison. Sur les lieux de mon travail, il y avait des listes qui circulaient avec des noms de personnes suspectes. Par le biais d’un ami, j’ai appris que j’étais sur l’une d’elles. Alors j’ai décidé de fuir.
- Comment voyez-vous la situation actuelle ?
- J’espère un changement de régime comme la majorité des Iraniens. Beaucoup de personnes critiquent aujourd’hui la guerre menée par les Israéliens et les Américains. Mais serait ce mieux si nous demeurions dans l’immobilisme avec une répression sans cesse croissante ? Je sais qu’une majorité d’Iraniens attendent le bon moment pour retourner dans les rues. Et le bon moment viendra quand le régime sera suffisamment faible.
- Que pouvez-vous faire depuis l’Europe où vous êtes réfugié ?
- Comme chrétien, nous sommes aux côtés de ceux qui défendent la liberté, notamment la liberté de conscience. Mais c’est aussi un défi de garder en tant que chrétien, notre voix particulière. Nous sommes patriotes, mais nous refusons la violence, les insultes, les appels à la mort.
Propos recueillis par L.Dh.
*Farid est un nom d’emprunt. L’ONG “Portes Ouvertes” nous a permis de le rencontrer.