Vous avez vu ? Nos rues ne sont pas sales par accident (carte blanche)
Carte blanche de Marcela Gori, vice-présidente (MR) du CPAS d’Anderlecht. À travers une réflexion sans détour, elle interroge la dégradation visible de l’espace public en Belgique et y voit moins un problème de moyens qu’un affaiblissement du rapport à la règle, à l’autorité et au bien commun.
Publié par Contribution Externe
Vous avez vu l’état de nos rues, aujourd’hui, en Belgique ? Pas seulement à Bruxelles, pas seulement dans certains quartiers que l’on montrerait du doigt pour se rassurer. Non. Dans trop de villes, trop de communes, trop de rues, le même spectacle s’impose : des sacs éventrés sur les trottoirs, des dépôts clandestins, des cartons abandonnés, récemment j’ai même vu un canapé, un vieux bbq et je ne parle pas des déjections ou de l’odeur d’urine qui s’impose comme si l’espace public n'appartient plus à personne. Et surtout, cette impression diffuse, mais persistante, que plus personne ne se sent réellement responsable de ce qui se passe dehors.
Ce qui frappe, ce n’est pas seulement la saleté. C’est l’habitude que nous en avons prise. On contourne, on détourne le regard, on s’adapte. Ce que l’on n’aurait jamais toléré il y a 10 ans est devenu un élément du décor. Comme si la dégradation progressive de notre cadre de vie était une évolution naturelle, presque inévitable.
L’histoire nous dit exactement l’inverse.
À la fin du XIXe siècle, un préfet français, Eugène Poubelle, impose à Paris une mesure simple mais révolutionnaire : obliger chaque immeuble à se doter de récipients fermés pour les déchets. À l’époque, la décision choque, agace, fait débat. On crie à la contrainte excessive. On dénonce une intrusion dans la vie quotidienne. Et pourtant, cette mesure va transformer durablement la ville et marquer une étape décisive dans l’organisation moderne de la propreté urbaine.
Alors, imaginons un instant cet homme, débarquant aujourd’hui dans certaines rues de Belgique. Que penserait-il en voyant des sacs éventrés sur les trottoirs, des déchets abandonnés à ciel ouvert, des coins de rue transformés en dépotoirs improvisés ? Que dirait-il face à cette banalisation du désordre, lui qui a précisément construit un système pour y mettre fin ? Il ne verrait sans doute pas un manque de moyens, ni même un problème technique. Il verrait, très simplement, un abandon.
Car ce qu’il avait compris, à son époque, reste d’une actualité désarmante : la propreté n’est jamais spontanée. Elle est le résultat d’une organisation, de règles claires et de leur application.
Toutes les grandes villes européennes ont connu ce basculement. À Londres, au XIXe siècle, après les grandes crises sanitaires et le célèbre “Great Stink” de 1858, l’État investit massivement dans les égouts et l’assainissement. À Bruxelles aussi, l’histoire urbaine est indissociable de ces choix structurants : couvrir la Senne, organiser les flux, réguler, imposer des règles.
Un problème complexe, vraiment ?
On explique que le problème est complexe. On invoque le manque de moyens, la diversité des situations, la nécessité de sensibiliser davantage. On multiplie les campagnes, les slogans, les affiches. Mais dans le même temps, chacun voit bien que les règles sont peu appliquées, les contrôles rares, les sanctions exceptionnelles.
Derrière la question de la propreté, il y a quelque chose de beaucoup plus profond. Il y a le rapport à l’autorité. Le rapport à la norme. Le rapport au bien commun.
Quand jeter ses déchets dans la rue n’entraîne aucune conséquence réelle, le message est limpide : tout est permis, ou presque. Et ce message ne reste jamais limité aux déchets. Il s’étend. Il contamine. Il installe progressivement l’idée que l’espace public est un espace sans règles, ou du moins sans règles effectives. C’est ainsi que le désordre s’installe. Pas par rupture brutale, mais par accumulation de renoncements.
Si l’on veut inverser la tendance, il faudra changer de logique en appliquant une nouvelle politique : Assumer une tolérance zéro réelle, où chaque infraction entraîne une conséquence immédiate et visible. Renforcer les contrôles sur le terrain, non pas pour surveiller en permanence, mais pour réaffirmer l’existence de règles. Mettre en place une responsabilisation directe : celui qui salit paye, et s’il ne paie pas, il répare. Simplifier aussi les règles, pour qu’elles soient compréhensibles par tous, car une norme illisible est une norme inefficace. Et surtout, sortir de cette culture de l’excuse permanente. Il n’existe aucune justification valable pour transformer un espace commun en dépotoir.
Qui va payer ?
Reste une interrogation, souvent amenée, presque automatiquement : où trouver l’argent ? Mais cette question est mal posée à mes yeux. La question n’est pas de savoir où trouver l’argent, mais bien combien nous coûte déjà le désordre.
Car aujourd’hui, nous payons pour nettoyer les mêmes rues, encore et encore. Nous payons pour réparer ce qui est dégradé. Nous payons pour compenser une absence de règles réellement appliquées. En réalité, nous finançons déjà un système inefficace.
Changer de logique, ce n’est pas forcément dépenser plus. C’est arrêter de gaspiller. C’est réorienter les moyens existants vers des actions qui fonctionnent réellement. C’est rendre les sanctions effectives, et donc partiellement autofinancées. C’est responsabiliser aussi les acteurs économiques et ceux qui produisent des déchets. Et c’est, surtout, réduire progressivement les coûts en amont en faisant reculer le désordre.
La propreté n’est pas une question de moyens. C’est une question de volonté. Et d’éducation. Une ville propre n’est pas un luxe. C’est le minimum. Car un pays qui n’est plus capable de garantir ce minimum commence toujours, tôt ou tard, à perdre le reste.