Violence urbaine, expression de conquête territoriale
Vous avez vu, suite à la victoire du Maroc contre la Zambie, certaines scènes de violence ont été observées à Bruxelles ? On a même pu voir circuler des photos de jeunes armés de kalashnikovs. Oui, oui, vous avez bien lu. En France, certains supporters marocains et algériens ont également « célébré » la qualification de leurs équipes respectives en investissant les rues de plusieurs villes avec des tirs de mortiers, des incendies, des affrontements avec la police.
Cette violence urbaine est inexcusable. Et inadmissible. Et elle ne doit plus être analysée uniquement à travers le prisme du malaise social, de la frustration ou de la crise identitaire. Ces facteurs existent, nul ne le nie, mais ils ne suffisent plus à expliquer la nature, la répétition et l’intensité des faits observés. Lorsque des groupes investissent l’espace public en usant de mortiers d’artifice comme armes, incendient des biens publics, s’en prennent délibérément aux forces de l’ordre, aux pompiers ou aux symboles de l’État, nous ne sommes plus dans l’expression désordonnée d’un mal-être, mais dans une logique de confrontation assumée avec l’autorité publique.
Il est essentiel de le dire clairement : expliquer n’est pas justifier. Or, depuis trop longtemps, l’explication sociologique a servi de paravent moral à une forme de renoncement politique. À force de vouloir comprendre, on a cessé d’exiger.
Dans ce contexte, il est réjouissant de constater que les réactions de certains députés de gauche issus de l’immigration marocaine vont dans le même sens. Le ton qui a si souvent été victimaire n’est plus de rigueur. Ces députés parlaient de « violence inacceptable et injustifiée qu’il fallait combattre ensemble ». Ils parlaient « d’irrespect » et de « comportements répugnants ».
Un Etat attaqué
Cette violence est l’expression de plusieurs sentiments. Il y a de la colère, de la frustration, de l’immaturité d’une partie de ces jeunes… mais il y a autre chose à côté duquel il ne faut pas passer. Chaque émeute, chaque « débordement », chaque acte violent commis par ces groupes en France ou en Belgique à l’occasion de matchs de foot ou du Nouvel-an et autres festivités, est aussi l’expression d’une haine de l’autorité, et des services étatiques. Ce sont les bus qu’on dégrade, les policiers qu’on vise, les écoles qu’on brûle, les pompiers qu’on canarde de pierre… A Toulouse cette semaine, une vingtaine d’individus ont tenté d’arracher le drapeau français de la mairie, avant de viser les policiers avec des mortiers d’artifice. Ces comportements, qu’on peut d’ailleurs rapprocher de ceux des dealers qui ont envahi nos rues belges, ne se font pas par hasard. C’est aussi un espace de conquête territoriale. Une logique de conquête territoriale, pas un simple débordement. Parler de conquête territoriale n’est pas une outrance rhétorique. C’est décrire un mécanisme bien connu : occuper l’espace, tester la réponse de l’autorité, constater l’impunité ou la faiblesse, recommencer, plus fort, plus nombreux.
Ce processus est cumulatif. Chaque renoncement appelle une escalade. Chaque réponse molle renforce le sentiment de domination. À terme, ce sont les habitants ordinaires, souvent les plus modestes, qui paient le prix fort de cette violence, pris en étau entre la peur et l’abandon.
Évitons un « dialogue mélien »
Connaissez-vous le dialogue mélien ? C’est un passage du livre L’Histoire de la guerre du Péloponnèse de Thucydide (400 av J-C). Il met en scène une négociation entre les Athéniens, puissants et impérialistes, et les Méliens, petits et neutres, où Athènes exige la soumission ou menace de détruire Mélos. Les Méliens invoquent la justice et leur neutralité, mais les Athéniens répondent que dans la réalité du pouvoir « les forts font ce qu’ils peuvent et les faibles souffrent ce qu’ils doivent », aboutissant à la chute et à la destruction de Mélos. C’est l’expression antique du « faible avec les forts, fort avec les faibles ».
Cette histoire nous enseigne que les rapports de force ne disparaissent pas par incantation morale. Les Athéniens ne détruisent pas Mélos par cruauté gratuite, mais parce qu’ils perçoivent une faiblesse qu’ils peuvent exploiter sans coût. Appliqué à nos sociétés contemporaines, cela signifie une chose simple : un État qui hésite à faire respecter la loi finit par encourager ceux qui la défient. Cela ne relève ni du cynisme, ni de l’autoritarisme, mais d’un principe fondamental de toute démocratie : sans autorité effective, il n’y a ni liberté, ni égalité, ni justice.
Ce comportement humain face à la force ou la faiblesse nous impose de ne rien lâcher, et de ne rien concéder quand cette violence urbaine veut s’imposer en norme.
Chaque « émeutier » doit être identifié et jugé. Et il est nécessaire aussi qu’il y ait réparation financière si besoin, car ce qui rend possible toute cette expression de violence, c’est qu’elle n’est pas toujours combattue à sa juste mesure. Je suis une démocrate, et je suis profondément non-violente. Mais je ne suis pas naïve. Il est vital et nécessaire d’être sans pitié avec ceux qui ont décidé que nous étions leur ennemi.
Marcela Gori, vice-présidente (MR) du CPAS d’Anderlecht
(Photo libre d’accès Facebook)