Antisémitisme, LFI, guerre des gauches : les vraies raisons derrière le cas Quatremer à Libération
Journaliste historique de « Libération », figure des questions européennes et chroniqueur sur LCI, Jean Quatremer se retrouve aujourd’hui au centre d’une offensive inédite d’une partie de sa rédaction, qui se dit « victime » de ses prises de position. Au‑delà de ce cas personnel, c’est la liberté d’expression au sein des rédactions et la possibilité d’un pluralisme réel au sein d'un média qui sont en jeu.
Publié par Demetrio Scagliola
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Résumé de l'article
- Jean Quatremer, figure de Libération et chroniqueur LCI, est visé par une partie de la rédaction pour ses prises de position.
- Le conflit, officiellement déontologique, traduit une profonde divergence de vues sur Israël, l’antisémitisme et la ligne LFI.
- L’affaire pose la question du pluralisme interne et de la liberté d’expression dans un journal économiquement fragile.
"Qui veut la peau de Jean Quatremer à Libération?" Dans une enquête fouillée au sein du célèbre journal de gauche français, L'hebdomadaire Le Point décrit, non sans ironie, le cas singulier d'un « travailleur isolé qui harcèlerait un collectif ».
À 68 ans, après près de quatre décennies passées à Libération, ce spécialiste de l’Europe, basé à Bruxelles et sans responsabilités hiérarchiques, ferait souffrir 250 personnes, pigistes compris. L’accusation est paradoxale : Quatremer fréquente rarement la rédaction parisienne et intervient surtout via ses articles, ses messages en ligne et « Quatremer en liberté », sa chronique hebdomadaire sur le plateau de 24 heures Pujadas (LCI). Et pourtant, ce pilier historique du quotidien, est l’objet d’une assemblée générale ce mardi.
Qui veut la peau de Jean @quatremer à « Libération » ?
— Le Point (@LePoint) April 7, 2026
Par @ErwanSeznec https://t.co/ySgv3jlHh2
Le Point rappelle qu’aucune plainte pénale n’a jamais été déposée contre lui pour incitation à la haine ou à la discrimination. Pourtant, dans un message interne consulté par l’hebdomadaire, des élus du personnel affirment que « la liberté d’expression n’est pas absolue » et qu’elle ne peut être « le cheval de Troie du racisme, des discriminations et de la haine fondées sur la religion ou l’origine, du sexisme et de l’homophobie ». Selon eux, le fait que ses propos provoquent de la « souffrance » constituerait en soi un motif de sanction.
La guerre des gauches à Libé?
La direction des ressources humaines oppose pour l’instant un minimum de rigueur en rappelant que ces « ressentis ne caractérisent pas en des termes juridiques une faute constitutive d’une atteinte discriminatoire ». Mais Jean Quatremer est tout de même convoqué ce vendredi à un entretien disciplinaire, sur la base d’une prétendue atteinte à l’obligation de loyauté : il aurait « dénigré » Libération ou ses collègues sur LCI et sur X. Problème, souligne Le Point : la chronique incriminée, consacrée à des propos jugés antisémites de la rapporteuse spéciale de l’ONU Francesca Albanese, ne mentionne jamais Libération, Quatremer se contentant d’opposer une « presse de droite » plus vigilante face à l’antisémitisme à une « presse de gauche » moins attentive.
"L'affaire Quatremer", menace pour la survie de Libération?
Une membre de la rédaction, citée par Le Point, décrit un « groupe minoritaire ayant moins de dix années d’ancienneté, mais qui a pris l’ascendant sur une rédaction encore plus jeune ». Dans une équipe profondément renouvelée, ce noyau militant verrait en Quatremer un obstacle à l’alignement idéologique du titre sur la ligne LFI, notamment depuis le 7 octobre 2023. Une signature historique de Libé comme Luc le Vaillant a apporté son soutien à Jean Quatremer ce mardi via un post sur le réseau social X: " Avec @quatremer on n’est pas toujours d’ accord. Tant mieux!!! @libe doit rester le lieu de coexistence de toutes les gauches. Une société des rédacteurs n’attaque pas un des siens pour délit d’ opinion et un CSE ne porte pas atteinte à la liberté d’expression d’un salarié."
Avec @quatremer on n’est pas toujours d’ accord. Tant mieux!!! @libe doit rester le lieu de coexistence de toutes les gauches. Une société des rédacteurs n’attaque pas un des siens pour délit d’ opinion et un CSE ne porte pas atteinte à la liberté d’expression d’un salarié. https://t.co/HlY1GvJxg7
— Luc Le Vaillant (@luclevaillant) April 7, 2026
L’affaire se joue aussi sur un terrain économique. Le directeur de la rédaction, Dov Alfon, ne souhaite pas sanctionner le journaliste mais doit composer avec la pression d’une partie du personnel, soucieuse de motions de défiance. À l’inverse, le président de Presse Indépendante SAS, Denis Olivennes, représentant de l’actionnaire Daniel Kretinsky, soutient ouvertement Quatremer et entend le garder dans l’équipe. Kretinsky a déjà injecté environ 60 millions d’euros dans Libération, dont 17 millions de prêts supplémentaires en mars 2026, pour maintenir à flot un titre structurellement fragile.
Derrière la procédure disciplinaire se dessine donc un risque existentiel : un journal peut‑il se permettre de sacrifier l’une de ses signatures les plus reconnues au nom d’une pseudo-souffrance ressentie par un groupe militant, au risque de se priver à la fois d’un contre‑poids interne et de la confiance de son actionnaire ?
Soutenir Jean Quatremer, ce n’est pas approuver chacune de ses interventions ni nier qu’elles puissent heurter. C’est rappeler qu’un quotidien qui se veut libre ne peut pas transformer la subjectivité de la « souffrance » collective en arme disciplinaire contre une voix dissidente, au risque de faire de la liberté d’expression un privilège réservé à la ligne dominante du moment.