Ceuta : l'immigration, ce sujet que la gauche exclut du débat (carte blanche)
À partir de la crise de Ceuta, ce texte interroge l’impossibilité de débattre de l’immigration sans être accusé de racisme ou de fascisme, et défend une politique à la fois humaine et exigeante. Carte blanche de Stéphane Gurbuz, président des Jeunes MR de la Région bruxelloise.
Publié par Contribution Externe
Résumé de l'article
À partir de la crise de Ceuta, ce texte interroge l’impossibilité de débattre de l’immigration sans être accusé de racisme ou de fascisme, et défend une politique à la fois humaine et exigeante.
On a tous vu les images de Ceuta ces derniers jours. Plus de 60.000 personnes qui passent d'un coup, par la mer et par la terre. Des gens qui meurent en essayant de traverser, au moins 72 selon les autorités espagnoles. Ce sont des images qui ne peuvent laisser personne indifférent, quel que soit son bord politique.
Et pourtant, la crise n'a même pas le temps de s'installer que le débat se referme déjà. Thomas Dermine, bourgmestre PS de Charleroi, a répondu à un tweet de Georges-Louis Bouchez en le traitant de « digne de l'extrême droite fasciste » et en le comparant à Jordan Bardella. C'est exactement le problème que je veux poser ici : peut-on encore, aujourd'hui, parler d'immigration sans se faire tout de suite traiter de raciste ou de fasciste ?
Sur ce sujet, une partie de la gauche belge a un vrai tabou, un truc qu'on n'a pas le droit de dire sans se faire tomber dessus. Dès qu'un responsable politique parle de contrôler les frontières, d'être ferme, de faire respecter les règles, la réponse est toujours la même : « extrême droite », « fasciste », « raciste ». Ces mots ne servent plus à décrire quoi que ce soit. Ce sont des armes qu'on sort dès que le sujet devient gênant, pour ne pas avoir à y répondre.
Quand un pays régularise en masse et facilement, ça crée un appel d'air. Plus un pays est laxiste avec l'immigration irrégulière, plus il y en a, et cette main-d’œuvre clandestine finit trop souvent récupérée par les passeurs et la grande criminalité. Ce n'est pas une théorie d'extrême droite, c'est un mécanisme que n'importe qui accepterait sans problème dans un autre domaine.
La Libre elle-même, dans son édito sur Ceuta, le disait très bien : l'Europe n'a pas à choisir entre humanité et fermeté, elle doit faire les deux, sauver ceux qui risquent leur vie en mer et reprendre le contrôle de ses frontières. Ce n'est pas une position d'extrême droite. C'est une évidence qu'une bonne partie du monde politique et des médias arrive à formuler sans trembler, sauf quand elle vient de la droite belge. Deux poids, deux mesures.
Autre exemple, bien concret cette fois, qui nous permettra de mieux comprendre pourquoi la gauche a tout intérêt à faire du sujet de l'immigration un tabou et un sujet dont on ne doit surtout pas parler : le parcours d'accueil pour les primo-arrivants existe à Bruxelles depuis 2015, mais il n'est devenu obligatoire que le 1er juin 2022, après des années de report.
On peut se demander pourquoi il a fallu attendre si longtemps pour imposer l'apprentissage du français ou du néerlandais, des cours de citoyenneté et un vrai accompagnement vers l'emploi à des gens qui s'installent chez nous durablement. Parce que c'est bien de ça qu'il s'agit : quelqu'un qui s'intègre apprend la langue, travaille, s'émancipe. Quelqu'un qui reste en dehors du parcours d'intégration reste souvent dépendant des mêmes réseaux, des mêmes aides sociales, des mêmes relais politiques. On a le droit de se demander à qui profite le statu quo, politiquement.
La gauche bruxelloise a intérêt à ce que l'intégration prenne du temps. Un nouvel arrivant qui reste des années sans parler français, sans emploi, dépendant du CPAS et des mêmes réseaux communautaires, c'est un futur électeur de gauche assuré le jour où il obtient le droit de vote communal. Un nouvel arrivant qui s'intègre vite, qui apprend la langue, qui travaille, qui s'émancipe, vote plus librement et souvent moins à gauche.
Depuis que la Région bruxelloise existe, le PS y est resté au pouvoir sans interruption. Ce n'est pas un hasard : c'est le résultat d'un système qu'il a lui-même laissé traîner. Et pour cause : le socialisme n'a jamais tenu ses promesses économiques nulle part dans le monde. S'il se maintient dans les urnes à Bruxelles, ce n'est pas grâce à son bilan, c'est grâce à cette dépendance qu'il entretient auprès de différents publics, souvent précaires.
C'est ça, le vrai problème. Pas seulement la crise migratoire en elle-même, mais le fait qu'on n'arrive plus à en discuter normalement chez nous. On peut vouloir une politique migratoire humaine et exigeante en même temps. On peut vouloir accueillir dignement et refuser le laisser-aller. Ces deux positions ne sont pas contradictoires, elles vont même ensemble.
Mais dans le débat public actuel, il n'y a souvent de la place que pour deux camps caricaturaux : ceux qui nient qu'il y ait un problème, et ceux qu'on accuse d'en inventer un par haine. Entre les deux, il y a une majorité silencieuse qui n'ose plus parler, de peur d'être immédiatement mise dans le mauvais camp.
Ça fait un vrai dégât démocratique. Quand un sujet devient tabou, il ne disparaît pas pour autant des préoccupations des gens. Il continue d'exister, mais on ne peut plus en discuter sereinement, et ça laisse le champ libre aux discours les plus extrêmes, des deux côtés. Refuser le débat, ce n'est pas protéger les personnes migrantes. C'est laisser le sujet aux mains de ceux qui n'ont aucune envie de le traiter avec nuance.
Il faut aussi pouvoir dire que le devoir humanitaire existe, ça ne se discute même pas. Mais il faut distinguer les situations : un homme seul qui tente sa chance et une femme qui arrive avec ses enfants ne vivent clairement pas la même chose, ni la même urgence. Traiter toutes les situations pareil, c'est justement ce qui empêche d'aider vraiment ceux qui en ont le plus besoin. Dire ça, ce n'est pas du racisme non plus. C'est juste être lucide.
Prenons un autre exemple, très loin de la Belgique en apparence : le Maroc va coorganiser la Coupe du monde 2030. C'est une fierté légitime, la preuve d'un pays qui investit, qui construit, qui avance. Des stades énormes sortent de terre, des infrastructures colossales sont financées à coups de milliards. Et pourtant, une question mérite d'être posée franchement : comment un pays capable de mobiliser autant de moyens peut-il laisser autant de sa jeunesse tenter une traversée aussi dangereuse, faute de perspectives chez elle ?
Il faut soutenir cette jeunesse quand elle réclame de l'emploi, de la santé, de l'éducation. Je ne suis personne pour dire aux Marocains, ni à leurs dirigeants, comment agir chez eux. Mais quand des milliers de jeunes quittent un pays qui n'est pourtant pas en guerre, ça pose question. Et ce n'est pas à l'Europe seule d'assumer, indéfiniment, les conséquences de choix qui se prennent ailleurs. Ce genre de question devrait pouvoir se poser aussi, sans qu'on vous fasse un procès d'intention.
Ce n'est pas mépriser un pays que de s'interroger sur ses choix. C'est justement le prendre au sérieux. Je ne prétends pas avoir toutes les réponses sur l'immigration. Personne ne les a. Mais je suis convaincu d'une chose : tant qu'une partie de la gauche continuera à disqualifier moralement tous ceux qui essaient d'en parler avec nuance, on n'avancera jamais.
Le vrai courage, aujourd'hui, ce n'est pas de crier plus fort d'un côté ou de l'autre. C'est d'accepter que ce débat existe, qu'il est légitime et qu'on peut le mener avec humanité et fermeté en même temps, sans que l'un exclue l'autre.