En quelques mois, les réseaux sociaux sont devenus submergés de vidéos absurdes, de deepfakes hyperréalistes et d’images générées par intelligence artificielle : enfants projetés dans un enclos de lions, célébrités ressuscitées pour des scènes grotesques, dirigeants politiques mis en scène dans des situations inventées, créatures immenses surgissant des océans, divinités détournées en caricatures visuelles. Cette profusion de faux n’est pas seulement un symptôme de la modernité numérique ; elle marque un basculement anthropologique. Lorsque tout peut être fabriqué, truqué, imaginé ou « amélioré », ce n’est plus seulement la vérité qui se fragilise, c’est la possibilité même d’un monde habitable.
La démocratisation des outils génératifs a créé une situation inédite : il suffit désormais de quelques secondes pour produire une vidéo convaincante, un cliché réaliste, un commentaire synthétique ou un récit inventé. Les chercheurs de Google et plusieurs organisations de fact-checking ont montré que les contenus d’IA sont désormais presque aussi nombreux que ceux manipulés par des moyens traditionnels. Dans une analyse couvrant près de 136.000 vérifications depuis 1995, ils constatent une rupture nette au printemps 2023, précisément au moment où les fausses images du pape François en doudoune blanche ont envahi la toile.
Selon ce travail : « la soudaine présence d’images générées par IA dans les contenus vérifiés comme mensongers indique un paysage en évolution rapide ». Ce n’est plus une innovation périphérique, c’est un état du monde.
Le plus inquiétant est que ce basculement s’opère sans effort. Un simple smartphone suffit. La technologie n’est plus réservée à quelques virtuoses, elle appartient à tous. Un étudiant, un troll, un militant, un plaisantin ou un escroc peuvent désormais se gausser de la perception collective avec une facilité déconcertante. Et selon Alexios Mantzarlis, directeur du Security, Trust, and Safety Initiative à Cornell Tech, « presque n’importe qui peut aujourd’hui altérer la réalité en ligne ». Nous vivons l’un de ces moments historiques où la technique devance la capacité humaine d’adaptation.
La tyrannie du doute
Au début, ces vidéos faisaient rire. Un bébé au bord du ravin qui se rattrape in extremis, un touriste avalé par un requin démesuré, un sportif soulevant une voiture de deux tonnes, une jeune femme imaginée par algorithme vantant des cours de langue en ligne. Puis le rire s’est mué en méfiance. Très vite, la suspicion est devenue le réflexe. Et désormais, sous une photo véritable, les commentaires s’accumulent : « c’est de l’IA ». Et ils apparaissent même lorsqu’il s’agit de scènes authentiques. Cette érosion spontanée de la confiance est un effet des plus corrosifs de la révolution visuelle actuelle.
Cayce Myers, spécialiste des médias à Virginia Tech, le formule clairement : les manipulations de contexte, qui exploitent des images réelles assorties d’un faux récit, sont plus difficiles à détecter que les images totalement artificielles. Elles trompent d’autant mieux qu’elles ressemblent au vrai. À mesure que les anomalies techniques s’effacent, les repères cognitifs s’amenuisent. Les mains difformes, les textes illisibles et les silhouettes aberrantes, autrefois signes distinctifs de l’IA, ont presque disparu. Même la mère de Katy Perry s’est laissée piéger récemment par deux images trompeuses de sa fille au Met Gala, alors que la chanteuse n’y était pas.
Une société où chacun doute en permanence de ce qu’il voit devient fragile. Scientific American le rappelle avec gravité : « une société qui ne sait plus ce qui est réel ne peut pas s’autogouverner ». L’inquiétude n’est plus seulement esthétique ou technique ; elle devient politique.
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