Esclavage : l’ONU réécrit l’histoire en effaçant la traite arabo-musulmane
En proclamant la traite transatlantique des esclaves africains « le plus grave crime contre l’humanité », l’ONU pose un acte mémoriel et politique majeur. Mais en absolutisant un pan réel de l’histoire tout en laissant dans l’ombre la traite arabo-musulmane, elle transforme l’exigence de justice en lecture sélective du passé.
Publié par Harrison du Bus
Résumé de l'article
— L’ONU a proclamé la traite transatlantique des esclaves africains « le plus grave crime contre l’humanité », ouvrant la voie à de nouvelles revendications de réparations
— Mais cette résolution passe sous silence la traite arabo-musulmane, pourtant massive, pluriséculaire et documentée par de nombreux travaux historiques
— En hiérarchisant ainsi les culpabilités, l’institution onusienne transforme la mémoire en lecture idéologique amputée du passé
La résolution adoptée le 25 mars par l’Assemblée générale des Nations unies a été saluée comme une avancée historique. Porté par le Ghana, le texte proclame que « la traite des Africains réduits en esclavage et l’esclavage racialisé des Africains constituent les plus graves crimes contre l’humanité » et appelle à un processus de justice réparatrice, d’excuses formelles, de compensations et de restitutions.
Sur le principe, nul ne contestera la nécessité de reconnaître l’ampleur de la traite transatlantique, sa brutalité, sa durée et les cicatrices profondes qu’elle a laissées dans l’histoire du monde moderne. Mais une fois admise cette évidence, une autre question s’impose, plus dérangeante : pourquoi cette reconnaissance s’accompagne-t-elle d’une telle amnésie sur l’autre grande traite, celle qui fut menée pendant des siècles dans le monde arabo-musulman ?
C’est précisément l’angle mort que Kamel Daoud a exploré dans le Point. Cette résolution a une portée troublante. Car le problème n’est pas que l’ONU condamne la traite transatlantique avec la plus grande sévérité, tant s'en faut. Le problème est qu’elle l’isole et en fait, seule, le sommet du crime historique, comme si le mal esclavagiste devait être découpé selon une géographie idéologique où l’Occident serait le coupable essentiel et presque exclusif, tandis que d’autres espaces civilisationnels se verraient soustraits à l’examen moral.
Une mémoire officielle à sens unique
Cette sélectivité n’a rien d’un détail. Elle est au cœur du dispositif. Dans sa forme comme dans ses effets, la résolution dessine un théâtre diplomatique limpide. Le Ghana réclame des excuses aux Européens et aux États-Unis. L’Union africaine salue une étape vers la « vérité, la justice et la guérison ». Les États-Unis votent contre en contestant toute base juridique à des réparations pour des faits qui n’étaient pas illégaux au regard du droit international de l’époque. Les États de l’Union européenne et le Royaume-Uni s’abstiennent, tout en rappelant l’horreur de l’esclavage. Toute la scène est donc organisée autour du face-à-face entre l’Afrique et l’Occident. Le reste disparaît du champ. Or il est immense.
Les travaux notamment de Marie-Claude Barbier Mosimann montrent avec netteté que la traite arabo-musulmane n’est ni une note en bas de page ni une périphérie exotique de l’histoire de l’esclavage. Elle constitue un phénomène central, massif et pluriséculaire. Selon les estimations, elle s’étend du VIIe siècle au début du XXe siècle, soit environ treize siècles, et aurait concerné entre 12 et 17 millions de personnes. Elle emprunta plusieurs routes, transsahariennes, nilotiques, sahéliennes, maritimes via la mer Rouge et la côte swahilie, et s’appuya à la fois sur des razzias, des circuits commerciaux organisés, des stations de transit, des marchés structurés et un appareil politico-religieux qui ne considérait pas l’esclavage comme une anomalie mais comme une pratique intégrée à l’ordre social.
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