Laurent Nuñez expliquait ce qu'était une perte de contrôle : onze jours plus tard, le voilà confronté à sa propre définition
Le 6 octobre, Laurent Nuñez expliquait sur France Inter à quoi ressemblerait une perte de contrôle de l’ordre public : des groupes parcourant les centres-villes, pillant les magasins et commettant des exactions. Onze jours plus tard, les violences du 17 octobre donnent à cette déclaration une résonance particulièrement embarrassante.
Publié par Harrison du Bus
Résumé de l'article
Le 6 octobre, Laurent Nuñez définissait la perte de contrôle par les pillages et les exactions. Onze jours plus tard, ses propos suscitent des appels à la démission.
Une archive de quelques secondes suffit parfois à placer un ministre devant ses propres paroles. Celle de Laurent Nuñez, enregistrée le 6 octobre sur France Inter, prend une dimension singulière au lendemain des violences qui ont secoué la France.
Interrogé sur la capacité des forces de l’ordre à contenir les débordements, le ministre de l’Intérieur avait voulu distinguer les incidents ponctuels d’une véritable perte de contrôle. « Mais quand vous avez des émeutiers, quand vous avez des dégradations qui sont commises, il y a des interventions de police. C’est pas pour ça qu’on a perdu le contrôle », expliquait-il.
« Perdre le contrôle, c’est si vous aviez des hordes de personnes qui défilaient dans les centres-villes, qui pillaient les magasins et qui commettaient des exactions »
— Raphael Grably (@GrablyR) October 18, 2026
Laurent Nuñez, le 6 octobre dernier. pic.twitter.com/gD7UtlBI3W
Puis venait sa définition du scénario qui, selon lui, constituerait précisément une perte de contrôle : « Perdre le contrôle, c’est si jamais vous aviez des hordes de personnes qui défilaient dans les centres-villes, qui pillaient les magasins, qui commettaient des exactions. » Onze jours plus tard, la description ressemble singulièrement aux événements du samedi 17 octobre.
Des centres-villes pillés, des bâtiments publics attaqués
À Paris, des groupes de casseurs ont parcouru plusieurs quartiers, brisé des vitrines, pillé des commerces et incendié des véhicules. Des enseignes de luxe ont été prises pour cible, notamment sur les grands boulevards et aux abords de la Madeleine. Le Monde décrit des rues jonchées de verre brisé, des barricades improvisées et des unités de police contraintes de se déplacer d’un foyer de violence à l’autre.
À Marseille, des individus cagoulés ont forcé l’entrée de l’hôtel de ville et commis des dégradations, renversant notamment un buste de Marianne. À Lyon, l’office du tourisme de la place Bellecour a été incendié. À Bordeaux, la résidence de la préfète a été saccagée. À Limoges, c’est la mairie elle-même qui a été la proie des flammes.
Le bilan humain et judiciaire témoigne également de l’ampleur des événements. Selon les chiffres communiqués dimanche par le ministère de l’Intérieur, plus de 1.800 interpellations ont été effectuées et plus de 500 policiers, gendarmes et pompiers ont été blessés.
La mobilisation avait rassemblé 550.000 personnes selon Laurent Nuñez, contre 800.000 d’après les organisateurs. La majorité des cortèges se sont déroulés pacifiquement, mais les violences commises en marge des manifestations ont touché un nombre considérable de villes.
La question posée au ministre est désormais difficile à éviter : si les pillages de magasins, les attaques contre les bâtiments publics et la circulation de groupes violents dans les centres-villes ne correspondent pas à sa propre définition d’une perte de contrôle, qu’y manque-t-il encore ?
Une archive qui provoque des appels à la démission
La contradiction n’a pas échappé aux commentateurs politiques. Raphaël Grably a remis en circulation les propos prononcés sur France Inter, en reproduisant la définition donnée par le ministre le 6 octobre.
La journaliste Aziliz Le Corre en a tiré une conséquence politique immédiate : « On attend donc que le ministre de l’Intérieur assume ses responsabilités et présente sa démission. Non ? Ce n’est pas comme ça que ça se passe en démocratie ? »
On attend donc que le ministre de l’Intérieur assume ses responsabilités et présente sa démission. Non ? Ce n’est pas comme ça que ça se passe en démocratie ? https://t.co/B4W6iiWaFc
— Aziliz Le Corre-Durget (@azilizlecorre) October 18, 2026
Jonas Haddad a formulé une demande comparable, en appelant Laurent Nuñez à quitter ses fonctions pour permettre, selon lui, à la droite de rétablir l’ordre.
Il faut partir et laisser la droite remettre de l’ordre dans ce pays qui n’est plus tenu. https://t.co/wC6FKalqRW
— Jonas Haddad (@jonashaddad) October 18, 2026
Ces réactions mettent en lumière une difficulté politique : le ministre avait lui-même choisi des critères particulièrement concrets pour expliquer à quel moment l’État pourrait être considéré comme débordé. Or, les événements du 17 octobre semblent réunir une grande partie de ces critères.
Le ministre avait pourtant anticipé la menace
L'embarras est d’autant plus sensible que Laurent Nuñez ne pouvait ignorer le risque de violences.
Dès le 16 octobre, à la veille de la mobilisation, il avait publiquement averti que des groupes d’ultragauche cherchaient à provoquer des dégradations et à faire dégénérer les manifestations. Il avait également annoncé des consignes destinées à permettre aux forces de l’ordre de recourir aux moyens nécessaires en cas d’affrontements graves.
Samedi soir, il a de nouveau attribué les actions les plus violentes à des groupes relevant, selon lui, de l’ultragauche et de l’extrême gauche radicale. Il a aussi souligné la mobilité des casseurs, leur capacité à mener des attaques simultanées et la difficulté pour les forces de sécurité de contenir des incidents dispersés dans plusieurs quartiers.
Ces explications permettent de comprendre les difficultés rencontrées par les policiers et les gendarmes. Elles n’effacent toutefois pas la question de la préparation et de l’efficacité du dispositif, alors que le risque avait été identifié avant la journée de mobilisation.
La gravité des destructions, les attaques contre des symboles de l’autorité publique et l’extension des pillages à plusieurs villes évoquent certaines des journées les plus violentes des précédentes crises sociales françaises, notamment celles des Gilets jaunes. Les situations historiques ne sont pas identiques, mais elles posent une interrogation commune sur la capacité de l’État à protéger simultanément les personnes, les commerces et les institutions.
Laurent Nuñez se trouve ainsi confronté à une difficulté qui dépasse la seule circulation d’une archive embarrassante. Le 6 octobre, il affirmait qu'une véritable perte de contrôle se reconnaîtrait à des scènes de pillages et d’exactions dans les centres-villes. Le 17 octobre, ces scènes se sont effectivement produites.