L’Europe face au défi de la souveraineté technologique (Chronique)
Une chronique de Fouad Gandoul.
Publié par Fouad Gandoul
Résumé de l'article
Soit l’Europe forgera les moteurs du nouvel ordre mondial, soit elle se résignera à devenir une « Venise continentale ».
Une chronique de Fouad Gandoul.
L’hommage académique rendu récemment à Mario Draghi à l’Université de Louvain a transcendé le cadre formel d’une remise de titre honorifique. Ce fut un instant de lucidité rare dans un paysage européen souvent embrumé par les procédures administratives et une foi quasi religieuse en la régulation comme rempart au déclin. Draghi n’a pas parlé en tant qu’ancien banquier central, mais comme un réaliste doté d’un sens normatif profond. Son verdict est sans appel : pour l’Europe, la stagnation n’est plus un état de neutralité, mais une forme de régression choisie. Cette mise en garde survient alors que l’ordre international bascule sur son axe. Pendant trois décennies, la doxa économique privilégiait l’efficience pure. Aujourd’hui, ce centre de gravité se déplace brutalement vers la sécurité nationale et la souveraineté technologique.
La puissance, en ce début de siècle, repose sur une base matérielle tangible : l’énergie, les puces et la capacité de calcul.
Dans ce nouveau paradigme, l’intelligence artificielle n’est plus une simple innovation au service de la productivité ; elle est devenue la variable centrale du pouvoir moderne. Selon les estimations du Council of Economic Advisers, l’IA a déjà contribué à hauteur de 1,3 point de pourcentage à la croissance du PIB américain au cours du premier semestre 2025. Il ne s’agit pas d’une projection lointaine, mais d’un effet de niveau immédiat qui se traduit par un avantage structurel dominant. L’analyse de la course mondiale révèle trois modèles où la capacité d'action prime désormais sur la norme. Les États-Unis suivent une stratégie d’expansion privée massive, soutenue par la puissance publique dans les domaines critiques de l’énergie, des semi-conducteurs et des infrastructures de calcul. Cette synergie leur permet de contrôler plus de 70 % de la puissance de calcul mondiale de pointe.
La Chine, de son côté, déploie un capitalisme d’État qui lui assure une domination sans partage dans la robotique industrielle et l’intégration matérielle. Face à ces colosses, l’Europe se positionne principalement comme un régulateur normatif. Avec l’AI Act, l'Union européenne prétend dicter les règles d'un jeu dont elle ne possède ni le terrain ni les joueurs, faute d'une échelle industrielle et infrastructurelle suffisante. Le fossé est désormais abyssal. Entre 2013 et 2024, les États-Unis ont investi 470 milliards de dollars dans l’IA, contre seulement 50 milliards pour l’Union européenne. Cette asymétrie se reflète cruellement dans les infrastructures physiques : en 2024, la capacité des centres de données s’est accrue de 5,8 gigawatts aux États-Unis, tandis que l’Europe stagnait à 1,6 gigawatt.
Cette asymétrie n'est pas un instantané, mais une dynamique auto-entretenue. La puissance, en ce début de siècle, repose sur une base matérielle tangible : l’énergie, les puces et la capacité de calcul. Le danger réside dans l’effet de cliquet de l’innovation récursive : lorsque l’IA accélère la vitesse de la recherche, elle crée un cercle vertueux pour les leaders et une barrière infranchissable pour les retardataires. Les économistes parlent d’une seconde « Grande Divergence ». Pour l'industrie manufacturière européenne, cela signifie une perte de compétitivité irréversible. Sans ses propres modèles fondamentaux, l’Europe se dégrade en une colonie numérique, une simple terre de consommation pour des algorithmes étrangers.
Nous sommes entrés dans l’ère de la Pax Silica. Ce système géopolitique, officiellement lancé par les États-Unis le 11 décembre 2025, substitue la force brute des données, de l'énergie et des terres rares aux anciens consensus diplomatiques. Pour échapper à cette vassalisation, l’Europe doit engager un effort d’investissement colossal de 800 milliards d’euros par an. Cela exige une rupture radicale avec l’autosatisfaction européenne. La mutualisation des dettes pour les secteurs stratégiques et l’achèvement d’une véritable union des marchés de capitaux ne sont plus des options partisanes, mais des conditions de survie politique et économique. Sans cette intégration fiscale, la stratégie industrielle restera une incantation impuissante.
Des normes sans capacité de mise en œuvre sont une illusion. Dans un monde qui renoue avec la froideur de la Machtpolitik, la faiblesse technologique est une erreur existentielle. L’alternative est brutale : soit l’Europe forgera les moteurs du nouvel ordre mondial, soit elle se résignera à devenir une « Venise continentale ». Elle restera un lieu de culture sublime et visitée, mais irrémédiablement figée dans le formol de sa grandeur passée, dépourvue de toute influence sur la marche du monde. La souveraineté de demain ne se décrète pas dans des traités juridiques, elle se construit dans les fonderies de silicium et les centres de données. Le réveil de l'Europe doit être immédiat ou il ne sera jamais.