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Non, la gauche n’a pas le monopole du cœur (Carte blanche)

par Contribution Externe

Une carte blanche de Marcela Gori, vice-présidente (MR) du CPAS d’Anderlecht

Vous avez vu, lors des manifestations et des grèves de cette semaine, on entend toujours les mêmes slogans dénonçant « une droite sans cœur » ? À titre personnel, je ne suis plus surprise : cela fait cinquante ans que le discours est rôdé, huilé, répété jusqu’à devenir un réflexe pavlovien. Spoiler alert : NON, la gauche n’a pas le monopole du cœur. 

Les plus âgés d’entre nous s’en souviennent : lors du face à face du deuxième tour de la présidentielle française de 1974,le candidat socialiste François Mitterrand critique Giscard d’Estaing pour son manque de sensibilité, d’engagement social et l’accuse, en substance, de représenter les intérêts de la finance plutôt que ceux du peuple. La réponse de Giscard fût cinglante : « Je trouve toujours choquant et blessant de s’arroger le monopole du cœur. Vous n’avez pas, Monsieur Mitterrand, le monopole du cœur ».

Le cœur ne se mesure pas à la radicalité des mots, mais aux résultats concrets pour ceux qui souffrent.

Cette réplique fait partie de l’histoire de la politique française. Mais elle est d’une modernité inouïe. Plus que jamais, dans certains médias, dans les débats, lors de manifestations… il est décidé, une fois pour toutes, que le côté du bien est à gauche, et celui du mal à droite. Dans le vrai monde, c’est évidemment beaucoup plus nuancé que cela.

Le cœur n’est pas un slogan, c’est une responsabilité

« Avoir du cœur », ce n’est pas multiplier les pancartes indignées dans des manifestations, ni empiler les bonnes intentions lors de débats. C’est d’abord se confronter au réel, avec ses contraintes, ses arbitrages difficiles, ses conséquences parfois douloureuses. Gouverner, ce n’est pas rêver à voix haute, c’est décider.

Quand une certaine gauche, PTB et PS en tête, s’indigne sur les médias sociaux en disant que « tout le monde doit être aidé, sans condition » ou qu’il faut « une pension de 1850 euros net/mois » ou que l’âge de la pension ne peut être augmentée », on a tous envie d’y croire. C’est une posture moralement séduisante, qui touche émotionnellement les gens. Mais refuser de poser la question du financement, de l’efficacité des dispositifs ou de leurs effets pervers, est-ce vraiment faire preuve de compassion ? Ou est-ce, au contraire, se donner bonne conscience à peu de frais, en laissant les problèmes s’aggraver sur le long terme, quitte à rendre le système impayable ?

La droite défend une autre vision de la solidarité : moins spectaculaire, moins incantatoire, mais parfois plus durable. Une solidarité qui passe par le travail, par l’autonomie, par la responsabilisation, par la transmission. Est-ce moins humain ? Ou simplement moins romantique ?

Le mépris moral comme arme politique

Ce qui frappe aujourd’hui, ce n’est pas tant le désaccord idéologique que la disqualification morale. Ne pas être d’accord avec certaines revendications sociales, s’interroger sur le coût d’une réforme, douter de l’efficacité d’une grève reconductible : tout cela suffit désormais à être catalogué comme « sans cœur », « violent », voire « complice de l’injustice » ou « fossoyeur de la Belgique sociale ». Ce réflexe est dangereux. Il empêche le débat. Il caricature l’adversaire. Il transforme la politique en combat moral, où l’on ne cherche plus à convaincre mais à exclure. Et surtout, il évite de répondre aux vraies questions : qu’est-ce qui fonctionne ? Qu’est-ce qui échoue ? Qu’est-ce qui protège réellement les plus fragiles sur le long terme ?

Le cœur ne se mesure pas à la radicalité des mots, mais aux résultats concrets pour ceux qui souffrent. Reconnaître que la gauche n’a pas le monopole du cœur, ce n’est pas nier les injustices sociales, ni mépriser la souffrance de ceux qui manifestent. C’est refuser une vision binaire et infantilisante du débat public. C’est accepter que l’on puisse vouloir la justice sociale sans adhérer à toutes les recettes de la gauche. C’est admettre que l’on puisse être attaché à l’ordre, à l’économie, à la responsabilité budgétaire, tout en se souciant profondément des plus vulnérables.

Les libéraux sont à l’origine du système social moderne

Pour ceux qui, à gauche, sont devenus amnésiques : dès la naissance de la Belgique en 1830, les libéraux sont co-architectes de l’État moderne. La Constitution belge de 1831, l’une des plus progressistes de son temps, porte clairement leur empreinte avec des avancées majeures (Liberté de conscience, de culte et d’expression, Liberté d’association, Égalité civile devant la loi, Fin des privilèges de naissance). Ces principes ne sont pas « abstraits » : ils constituent la base de toutes les politiques sociales ultérieures. Sans liberté individuelle, il n’y a ni émancipation, ni justice sociale durable.

Les libéraux sont aussi à l’origine du développement de l’enseignement public, de la lutte contre le monopole confessionnel sur l’école, de l’accès à l’éducation comme outil d’ascension sociale. Après-guerre, et contrairement au récit dominant, l’État social belge ne s’est pas construit contre les libéraux, mais souvent avec eux. Ils participent à la mise en place et à la consolidation de la sécurité sociale, et aux mécanismes d’assurance sociale fondés sur le travail.

Sur le terrain des droits individuels, les libéraux ont été desacteurs décisifs (Dépénalisation partielle de l’avortement, Droits des femmes, Droits des personnes LGBTQ+…).

Les libéraux belges n’ont jamais nié la nécessité de la solidarité. Ils en défendent une autre conception : moins idéologique, moins paternaliste, plus responsabilisante, tournée vers l’autonomie plutôt que l’assistanat.

Avoir du cœur, ce n’est pas promettre l’impossible, c’est construire un système qui protège sans enfermer, qui aide sans infantiliser, et qui dure sans ruiner les générations suivantes. Le cœur n’appartient à aucun camp. Et peut-être est-il temps, justement, de sortir de cette vieille rhétorique confortable pour enfin parler du fond.

Marcela Gorivice-présidente (MR) du CPAS d’Anderlecht

(Photo : Belpress)

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