« Sur notre groupe WhatsApp, ça s’est déchaîné »: la hausse des tarifs du TEC secoue Les Engagés
La hausse des tarifs du TEC provoque des remous chez Les Engagés. Benoît Lutgen a vivement contesté la mesure sur le groupe WhatsApp du parti. Derrière cet épisode apparaissent des interrogations plus larges sur la stratégie et la communication interne.
Publié par Demetrio Scagliola
Résumé de l'article
- Benoît Lutgen a vivement contesté en interne la nouvelle grille tarifaire du TEC.
- Plusieurs élus Engagés regrettent un manque de concertation et s'inquiètent de l'accumulation de mesures impopulaires.
- D'autres, comme Jean-François Gatelier, défendent la fin d'une quasi-gratuité qu'ils jugent insuffisamment financée.
Le dernier week-end n’a pas été serein, loin de là, chez Les Engagés. Le parti centriste, qui apparaît généralement très uni et peu enclin à exposer ses divergences au grand jour, a connu une sérieuse poussée de fièvre interne. En cause : l’annonce de la hausse des tarifs du TEC à partir de février 2027.
« Sur notre groupe WhatsApp, ça s’est déchaîné », confie un député Engagé. Et c’est Benoît Lutgen qui a mis le feu aux poudres. « Il n’a pas tourné autour du pot pour dire tout le mal qu’il pensait de cette nouvelle grille tarifaire. Il faut dire qu’il a le poids et le parcours suffisants pour faire entendre sa voix. »
Car si la nouvelle grille a été annoncée par le TEC, sa mise en œuvre relève politiquement du ministre wallon de la Mobilité, François Desquesnes, chef de file des Engagés au sein du gouvernement wallon.
Benoît Lutgen monte au créneau
Ancien ministre et ancien président du cdH, Benoît Lutgen a notamment ciblé l’explosion du prix de certains abonnements, particulièrement pour les jeunes et les habitants des zones rurales dépendant des lignes express.
« Une augmentation de 3.100 % pour les jeunes, 1.000 % pour les seniors, c’est du jamais vu et c’est injuste pour des personnes qui n’ont pas d’autres alternatives que de prendre les lignes express », s’est insurgé le député-bourgmestre de Bastogne. Mais l'échange, direct, était aussi teinté d'humour. «Jean-François (NDLR: Gatelier) trouve-moi une augmentation des tarifs de 1000% pour les seniors et de 3100% pour les jeunes dans toute l'histoire de la Belgique ou même dans un pays européen en un an, tu peux utiliser l'iA et tu gagnes un restaurant si tu trouves...»
À la place d’un abonnement à 12 euros, les jeunes concernés devront désormais opter pour un abonnement classique à 180 euros ou débourser 384 euros pour bénéficier des lignes express. Pour les 26 ans et plus, l’abonnement express passera de 710 à 890 euros. Pour les plus de 65 ans, le tarif grimpera de 12 à 120 euros et, pour les bénéficiaires de l’intervention majorée (BIM), de 12 à 60 euros.
Benoît Lutgen dit avoir sensibilisé François Desquesnes à la situation particulière des zones rurales. Il ne rejette d’ailleurs pas le principe d’une hausse des tarifs, mais estime qu’elle devrait être plus mesurée et surtout lissée dans le temps. Le Bastognard espère encore obtenir une révision de la grille avant son entrée en vigueur, prévue le 1er février 2027.
« Nous sommes nombreux à nous poser des questions »
Si Benoît Lutgen a été le plus virulent, il est loin d’être le seul à s’interroger. Derrière la polémique sur les tarifs du TEC apparaît un malaise plus large, portant à la fois sur certaines décisions gouvernementales, la stratégie du parti et son fonctionnement interne.
« C’est clair que peu de gens ont embrayé sur le groupe WhatsApp. Il y a eu des échanges avec d’autres parlementaires, mais, dans les faits, nous sommes nombreux à nous poser des questions », explique un autre élu. En cause : plusieurs mesures impopulaires directement portées par des ministres Engagés.
« Il est évident que l’augmentation du minerval et celle des tarifs des TEC sont directement portées par nos ministres, Élisabeth Degryse et François Desquesnes. Même si elles sont justifiées au vu de la situation budgétaire et de l’accord de majorité, il est sans doute possible de mieux communiquer sur ces sujets, en interne et vers l’extérieur. »
Au-delà du fond, c’est donc aussi la méthode qui interpelle. Plusieurs parlementaires regrettent de découvrir trop tard certaines décisions qu’ils doivent ensuite défendre face aux citoyens.
« Comme tous les mercredis, on a une réunion de parlementaires pour préparer la séance plénière et le ministre Desquesnes était présent mercredi dernier. On a beaucoup parlé des toilettes publiques, mais on a à peine évoqué les nouveaux tarifs des TEC. Et surtout, on ne nous a pas dit que la communication sur les changements de prix allait être envoyée. Or, c’est nous qui devons défendre ces mesures sur le terrain et ce n’est pas toujours facile. Allez expliquer aux gens que le minerval va augmenter de plusieurs centaines d’euros, que les abonnements des TEC vont faire +3.100 %... »
Une autre source interne abonde dans le même sens : « Je pense qu’on devrait bien communiquer avant d’annoncer la décision, expliquer les enjeux, l’évolution, préparer l’opinion publique. Au lieu de ça, on explique après avoir annoncé la nouvelle grille. Ça ne sert à rien, le mal est fait. »
« L'opposition nous chambre...»
Chez certains élus, la critique va plus loin. « Je pense qu’on veut aller trop vite et trop fort. Je sais que la situation budgétaire est très difficile, mais là, on est en train de se tirer des balles dans le pied. On prépare notre défaite électorale », lâche un député, qui réfléchit déjà à la suite de sa carrière après les prochaines élections.
Et d’ajouter : « Des députés du PS et d’Ecolo viennent nous chambrer en nous disant qu’ils n’ont même plus besoin de faire leur travail d’opposition, qu’on se saborde nous-mêmes. »
Le dernier baromètre politique, qui a montré un premier recul des Engagés dans les intentions de vote, n’est évidemment pas étranger à cette nervosité.
« Il y a déjà la réforme de l’enseignement qui passe mal et dont nous risquons d’être les victimes, bien plus que le MR. Puis le minerval et maintenant les prix des transports en commun. C’est vrai que là, on est en train de toucher aux familles, à leur pouvoir d’achat, ce qui est non seulement notre public, mais aussi contraire à notre promesse», poursuit un élu.
Tout le monde ne partage pas les critiques
Le débat est donc vif. Mais il serait erroné de présenter le parti comme unanimement opposé à la nouvelle politique tarifaire. Certains élus assument au contraire pleinement la décision et la nécessité de revenir sur la quasi-gratuité mise en place sous la précédente législature.
C’est notamment le cas du député fédéral et bourgmestre de Sivry-Rance Jean-François Gatelier. Il a débattu directement avec Benoît Lutgen sur le groupe WhatsApp, avant de défendre publiquement une tout autre lecture du dossier.
« La gratuité a toujours un prix », affirme-t-il. Il rappelle qu’en 2021, Philippe Henry, alors ministre Écolo de la Mobilité, avait instauré la quasi-gratuité à 12 euros par an pour certaines catégories.
Pour Jean-François Gatelier, le problème réside moins dans l'objectif social poursuivi que dans son financement. Il souligne que 42 millions d’euros du Plan de relance wallon avaient été mobilisés pour lancer cette politique, avant que 19 millions supplémentaires soient, selon les données présentées par l’actuel ministre de la Mobilité, réaffectés depuis une enveloppe destinée à la reconstruction d’infrastructures régionales endommagées par les inondations de 2021.
« Le problème de fond est là : on a créé une dépense récurrente en utilisant notamment des moyens temporaires. C’est une conception de la politique que je ne partage pas : promettre aujourd’hui et laisser la facture à ceux qui gouverneront demain. »
Le député avance également l’évaluation réalisée par le TEC en 2024, qui, selon lui, « n’a pas établi de lien significatif entre baisse des tarifs et augmentation de la fréquentation du réseau ».
Sa conclusion est à l’opposé de celle de Benoît Lutgen : « La gratuité n’existe pas. Quelqu’un paie toujours. »
Et de préciser sa priorité : « Je préfère que l’argent disponible serve à garantir des bus qui passent, des lignes dans nos campagnes, davantage de fréquence et un service fiable, plutôt qu’à donner l’illusion que tout peut être presque gratuit. Une politique sociale qui n’est pas financée durablement finit toujours par présenter la facture. »
Une poussée de fièvre qui en dit plus long
Nervosité, communication interne critiquée, premier tassement dans les sondages, gestion de mesures impopulaires : l’épisode des tarifs du TEC dépasse manifestement la seule question du prix des abonnements.
Ces divergences ne sont d’ailleurs pas totalement étrangères à l’histoire de cette famille politique. Même profondément transformé sous la présidence de Maxime Prévot, le parti reste traversé par différentes sensibilités. L’ancien PSC réunissait déjà en son sein une aile plus conservatrice, notamment incarnée dans les années !80 par le CEPIC, et une composante sociale proche du Mouvement ouvrier chrétien. Le cdH, puis Les Engagés, ont considérablement évolué depuis, mais cette diversité de sensibilités n’a pas totalement disparu parmi les militants, élus, cadres et collaborateurs.
L’épisode du TEC ne constitue donc pas une crise ouverte chez Les Engagés. Mais après les tensions, il agit comme un signal d’alerte.