À cette jeunesse qui ne mesure pas la chance qu’elle a de vivre libre (carte blanche)
Melissa Amirkhizy appelle les jeunes à défendre leurs libertés, à refuser la violence et à mesurer la valeur d’une société démocratique, à travers le récit d’un exil depuis l’Iran.
Publié par Melissa Amirkhizy
Résumé de l'article
Une auteure née en Iran s’adresse à la jeunesse belge pour l’inviter à ne pas confondre colère et violence, à protéger la démocratie et à ne pas oublier le prix de la liberté.
C’est honteux ce qui se passe aujourd’hui dans certaines de nos rues. Honteux de voir une partie de notre jeunesse transformer sa colère en violence, s’attaquer aux forces de l’ordre, détruire des biens publics, semer le chaos et parfois mettre en danger la vie d’autres citoyens.
Mais ce qui me bouleverse le plus, au-delà de ces images, c’est de voir des jeunes qui ne semblent pas toujours mesurer la chance immense qu’ils ont de vivre dans un pays libre. Une jeunesse qui a le droit d’étudier, de s’exprimer, de manifester, de critiquer son gouvernement, de choisir son avenir.
Une jeunesse qui grandit dans une société qui, malgré toutes ses imperfections, lui offre des écoles, des universités, des soins de santé, des aides sociales, des protections et des possibilités de construire sa vie.
Une jeunesse qui peut descendre dans la rue pour exprimer sa colère sans qu’un régime ait le droit d’ouvrir le feu sur elle. Sans devoir craindre qu’on lui tire dessus à balles réelles pour avoir réclamé la liberté. Sans devoir craindre que des véhicules foncent volontairement sur des manifestants, que des jeunes soient arrêtés, torturés ou condamnés à mort pour leurs opinions.
Vous rendez-vous compte de la valeur de cette liberté ? À vous, les jeunes filles qui avez la possibilité d’aller à l’école, de poursuivre vos études, de choisir votre métier, de tomber amoureuses, de vous marier ou non, de décider de votre propre avenir.
Savez-vous que, pendant que vous préparez vos examens, des millions de filles dans le monde rêvent simplement d’avoir le droit de retourner en classe ? En Afghanistan, des adolescentes sont privées d’école par les talibans. Certaines filles sont confrontées à des mariages forcés, parfois avec des hommes beaucoup plus âgés qu’elles. En Iran, des jeunes femmes ont été arrêtées, violentées et emprisonnées pour avoir défié les obligations vestimentaires imposées par le régime.
Pendant que vous choisissez les vêtements que vous porterez demain, d’autres risquent leur liberté pour avoir voulu faire le même choix. Pendant que vous vous demandez quelle université fréquenter, d’autres se demandent si elles auront un jour le droit de terminer leurs études.
Ce qui vous paraît normal est, pour des millions de jeunes filles, un rêve inaccessible.
Et je voudrais aussi m’adresser aux enseignants. À ceux qui ont la chance de transmettre leur savoir dans des écoles, dans des classes, avec des livres, des tableaux et du matériel pédagogique. Ailleurs, des enseignants donnent cours sous des arbres, dans des camps de réfugiés, dans des bâtiments détruits ou sous une chaleur insupportable.
Ailleurs, des enfants n’ont pas le luxe d’être simplement des enfants. À dix ans, certains travaillent pour nourrir leurs frères et sœurs. À douze ans, certains portent déjà des responsabilités d’adultes. À quinze ans, certains ont abandonné leurs rêves parce que leur famille doit survivre.
Des millions d’enfants rêvent d’avoir une école, des amis, un cartable, des vêtements propres, un repas chaud et un toit. Des milliers de jeunes rêvent de vivre dans un pays où, lorsqu’ils terminent leurs études et ne trouvent pas immédiatement du travail, des institutions peuvent les accompagner au lieu de les abandonner.
Et ici, malgré les difficultés réelles de notre société, ces possibilités existent. Je ne dis pas que tout va bien en Belgique. Je dis simplement que nous avons parfois oublié la valeur de ce que nous possédons.
Oui, la vie est devenue chère. Oui, les jeunes s’inquiètent pour leur avenir. Oui, trouver un logement, un emploi stable ou construire une famille devient difficile. Oui, il existe des injustices qu’il faut dénoncer. Et oui, vous avez parfaitement le droit d’être en colère. Mais depuis quand la colère donne-t-elle le droit de détruire ? Depuis quand défendre une cause justifie-t-il de blesser, d’intimider ou de s’attaquer aux autres ?
On peut se battre pour un avenir meilleur sans détruire celui de son voisin. Je voudrais maintenant vous raconter pourquoi ces images me touchent autant.
Je suis née en Iran. Un pays magnifique, avec une histoire millénaire, une culture extraordinaire et un peuple qui mérite de vivre libre. Un pays où, en 1979, une révolution a bouleversé le destin de plusieurs générations.
À l’époque, beaucoup de jeunes voulaient changer les choses. Ils avaient leurs colères, leurs frustrations, leurs convictions et leurs rêves. Ils voulaient un avenir meilleur. Des mouvements politiques et religieux leur promettaient la justice, la liberté, l’égalité et une société nouvelle. Beaucoup y ont cru. Certains étaient sincères. Certains étaient idéalistes. D’autres se sont laissé entraîner par des discours dont ils ne mesuraient pas les conséquences.
Ils étaient jeunes. Comme vous. Ils pensaient participer à quelque chose de grand. Mais lorsque la République islamique a consolidé son pouvoir, les promesses de liberté ont laissé place à la répression.
Les opposants ont été emprisonnés. Des femmes ont perdu des droits fondamentaux. Des étudiants ont été persécutés. Des familles ont été brisées. Et ceux qui avaient rêvé d’un avenir meilleur ont parfois découvert qu’ils avaient contribué, sans le vouloir, à ouvrir la voie à un régime qui allait leur voler cet avenir.
Le plus terrible, c’est que lorsque beaucoup ont compris ce qui leur arrivait, il était déjà trop tard.
Je ne compare pas la Belgique d’aujourd’hui à l’Iran de 1979. Mais je reconnais certains mécanismes qui devraient tous nous inquiéter : la haine de celui qui pense différemment, la radicalisation des discours, l’instrumentalisation de la jeunesse et cette dangereuse idée selon laquelle la violence serait acceptable lorsqu’elle sert une cause que l’on estime juste. Nos parents aussi ont été jeunes.
Eux aussi ont cru à des promesses. Eux aussi ont parfois été naïfs. Mais ils ont dû vivre avec les conséquences de leurs choix, parfois pendant toute leur vie. Et nous, leurs enfants, nous en avons hérité. Nous avons dû quitter notre pays pour trouver un avenir chez vous.
Savez-vous ce que signifie quitter son pays lorsqu’on est encore un enfant ? Ce n’est pas simplement prendre un avion et recommencer ailleurs. C’est laisser derrière soi ses amis, son école, sa maison, ses souvenirs. C’est dire au revoir à ses grands-parents sans savoir quand on pourra les serrer à nouveau dans ses bras.
C’est voir ses parents essayer de sourire alors qu’ils ont peur du lendemain. C’est arriver dans un pays dont on ne parle pas la langue, où tout est différent, où il faut apprendre à se faire une place. C’est parfois voir ses parents, qui avaient une vie, un métier, une dignité et des projets, devoir tout recommencer à zéro. C’est être un enfant et comprendre trop tôt que la vie peut basculer.
Nous n’avons pas quitté notre pays parce que nous ne l’aimions pas. Nous l’avons quitté parce que nous voulions pouvoir vivre libres. Nous avons cherché ailleurs ce que nous avions perdu chez nous. La sécurité. La possibilité d’étudier, de travailler, de parler sans peur. La possibilité d’offrir à nos enfants une vie meilleure.
Nous avons quitté notre pays pour que nos enfants puissent grandir libres dans le vôtre. Alors, lorsque je vois aujourd’hui des jeunes détruire dans les rues de Belgique ce que tant d’autres rêvent de posséder, cela me fait mal. Profondément mal. Pas parce que je considère ces jeunes comme de mauvaises personnes. Mais parce que je sais que certains ne réalisent pas encore la valeur de ce qu’ils risquent de perdre.
Ne laissez personne vous voler votre jeunesse. Je sais que vous avez des inquiétudes. Je sais que certains d’entre vous ont l’impression de ne pas être entendus. Je sais que le monde peut sembler injuste, que l’avenir peut faire peur et que la colère peut parfois devenir immense.
Mais méfiez-vous de ceux qui utilisent cette colère pour vous pousser à la haine. Méfiez-vous de ceux qui vous présentent systématiquement les autres comme des ennemis. Méfiez-vous de ceux qui vous convainquent que détruire serait plus courageux que construire. Demandez-vous toujours qui profite réellement du chaos. Qui vous pousse à l’affrontement ? Qui vous encourage à prendre des risques ? Et qui sera encore là pour vous lorsque les conséquences arriveront ?
Votre jeunesse est trop précieuse pour devenir l’instrument des ambitions politiques ou idéologiques des autres.
Vous avez le droit de manifester. Vous avez le droit de contester. Vous avez le droit de critiquer les responsables politiques, y compris moi. Vous avez le droit de vouloir changer profondément cette société. Mais faites-le avec vos idées, votre intelligence, votre détermination. Pas avec la violence. Parce qu’une voiture brûlée ne rendra pas votre avenir plus lumineux. Parce qu’un policier blessé ne rendra pas votre société plus juste. Parce qu’une école dégradée ne donnera pas davantage de chances aux enfants. Et parce qu’une société divisée par la haine finit toujours par faire souffrir ceux qui avaient le plus besoin d’être protégés.
Ne détruisez pas ce que d’autres ont construit pour vous. Vos parents et vos grands-parents n’ont pas vécu, travaillé, payé des impôts, traversé des crises et fait des sacrifices pour vous transmettre une société parfaite.
Ils ont essayé de vous transmettre une société meilleure que celle qu’ils avaient connue. Une société où les enfants peuvent aller à l’école. Où les femmes peuvent choisir leur avenir. Où les citoyens peuvent critiquer leurs dirigeants. Où l’on peut changer de gouvernement sans devoir faire une révolution. Où l’on peut se battre pour ses droits sans avoir à sacrifier sa vie. Tout cela mérite d’être protégé. Et tout cela peut encore être amélioré.
La démocratie n’est pas l’absence de problèmes. C’est la possibilité de les résoudre sans se détruire les uns les autres. Alors oui, soyez exigeants, ambitieux et parfois dérangeants. N’acceptez pas les injustices. Mais n’oubliez jamais que la liberté que vous possédez aujourd’hui a demandé des générations de combats. Et qu’il suffit parfois de beaucoup moins de temps pour la perdre que pour la construire.
Je terminerai par ces quelques mots. À vous, les jeunes qui me lirez peut-être. Je ne vous demande pas de penser comme moi. Je ne vous demande pas de partager mes opinions politiques. Je vous demande simplement de réfléchir à ce que vous possédez, à ce que vous voulez changer et à la manière dont vous choisissez de le faire.
Regardez au-delà de nos frontières. Écoutez les témoignages de ceux qui ont fui la guerre, les dictatures et les persécutions. Parlez à ces jeunes Iraniens qui risquent leur vie pour réclamer les droits dont vous bénéficiez. Écoutez ces filles afghanes qui rêvent de retourner à l’école. Écoutez ces parents qui ont traversé des frontières pour offrir un avenir à leurs enfants.
Et lorsque vous rentrerez chez vous ce soir, lorsque vous retrouverez votre famille, votre chambre, vos amis, vos projets, pensez un instant à tous ceux qui rêveraient simplement d’avoir cette vie.
Je ne vous demande pas de renoncer à votre colère. Je vous demande de ne pas laisser cette colère détruire votre avenir.
Nous avons connu des promesses de changement qui se sont transformées en cauchemar. Nous avons connu l’exil, la séparation, la perte de nos libertés. Nous avons vu ce que la haine et l’aveuglement idéologique peuvent faire à un pays. Et nous savons que les conséquences peuvent se transmettre de génération en génération.
Ne faites pas les mêmes erreurs. Ne laissez personne vous convaincre que la violence est le chemin vers la liberté. Ne détruisez pas aujourd’hui ce que vous regretterez peut-être demain. Et surtout, ne faites pas de ce pays un endroit que vos propres enfants devront un jour quitter pour espérer vivre libres.
Nous avons quitté notre pays parce que nous avions perdu notre liberté. Vous avez encore la vôtre. Protégez-la. Améliorez-la. Transmettez-la. Car le jour où l’on perd sa liberté, on comprend que ce que l’on croyait ordinaire était en réalité ce que l’on avait de plus précieux.