Trois ans après le 7 octobre, l’antisémitisme prospère et les victimes s’effacent (chronique)
Trois ans après le pogrom du 7 octobre, l’antisémitisme demeure à des niveaux alarmants. Sur les campus et dans le débat politique, la mémoire des victimes et des otages se heurte à une compassion sélective. Une chronique d’Alain Schenkels.
Publié par Alain Schenkels
Résumé de l'article
De la promotion Rima Hassan à l’ULB aux positions de LFI et aux mobilisations du PTB, cette chronique dénonce la complaisance de la gauche face à l’antisémitisme. Elle critique la propagande cinématographique et rappelle le sort des otages ainsi que l’indifférence envers les victimes du pogrom.
Sommaire
- L’antisémitisme après le 7 octobre, une rupture durable
- Sur les campus, l’identité devient un soupçon
- À l’ULB, une promotion au nom d’une eurodéputée LFI
- LFI, PTB et les responsabilités de la gauche antisioniste
- Au cinéma, quelle place pour les victimes israéliennes ?
- Une mémoire des victimes devenue dérangeante
- Refuser que la mémoire dépende d’un camp
Le 7 octobre 2023, les terroristes du Hamas et d’autres groupes armés ont tué environ 1.200 personnes en Israël. Ils ont emmené 251 otages à Gaza. Trois ans plus tard, il faut honorer les victimes de ce massacre et dénoncer la montée de l’antisémitisme dans nos sociétés.
Un massacre de Juifs aurait dû provoquer un sursaut contre l’antisémitisme. Les années suivantes ont vu la haine antijuive atteindre des niveaux considérables. Des personnes étrangères aux décisions du gouvernement israélien subissent insultes, menaces et agressions. Leur identité suffit à les désigner.
La guerre à Gaza a apporté son cortège de morts et de destructions. Mais aucune souffrance palestinienne ne transforme rétroactivement les assassins du 7 octobre en résistants respectables. Aucun bombardement ne rend coupables les enfants massacrés, les festivaliers abattus ou les familles enlevées.
L’antisémitisme après le 7 octobre, une rupture durable
Les chiffres permettent de mesurer cette dégradation. En France, les autorités recensaient 436 actes antisémites en 2022. Elles en ont compté 1.320 en 2025.
Au Royaume-Uni, le Community Security Trust a enregistré 3.700 incidents antisémites en 2025. La moyenne mensuelle atteint exactement le double de celle observée durant l’année précédant le 7 octobre.
La Belgique n’échappe pas au phénomène. Unia a reçu 277 signalements concernant des faits d’antisémitisme et de négationnisme en 2024.
Ces bilans décrivent aussi une dégradation de la vie quotidienne. Une menace contre une synagogue atteint ceux qui viennent y prier. Une insulte visant un étudiant juif le frappe personnellement. Lui demander de répondre de la politique israélienne revient à lui imposer une responsabilité collective.
Sur les campus, l’identité devient un soupçon
L’université devrait permettre la confrontation des idées sans intimidation. Elle devrait protéger un étudiant indépendamment de sa religion ou de sa nationalité. Les témoignages recueillis après le 7 octobre montrent combien cet engagement a échoué.
Lorsqu’un étudiant cache son identité pour éviter l’hostilité, la liberté universitaire connaît déjà une défaite. Lorsqu’il doit condamner Israël pour obtenir une place au sein du groupe, on lui impose un examen politique particulier. Aucun principe d’égalité ne justifie cette exigence.
Critiquer Benjamin Netanyahou relève du débat politique ; menacer un Juif à Bruxelles relève d’une tout autre logique. Le glissement apparaît lorsque l’identité remplace les actes, lorsque l’origine suffit à désigner un coupable. Les responsables politiques et associatifs doivent reconnaître cette frontière et la défendre.
À l’ULB, une promotion au nom d’une eurodéputée LFI
En 2025, les étudiants de deuxième année de master en droit de l’ULB ont choisi Rima Hassan comme nom de promotion. L’eurodéputée appartient à La France insoumise (LFI).
Le 27 février 2025, Rima Hassan affirmait sur Sud Radio que « le Hamas a une action légitime ». Accorder cette légitimité au mouvement responsable du pogrom du 7 octobre constitue un choix politique lourd de sens. En faire une référence pour de futurs juristes témoigne d’un inquiétant renversement des repères moraux.
En prenant acte de cette désignation, les autorités facultaires ont invoqué l’autonomie étudiante. Cette réponse procédurale esquive la question morale. Un vote ne rend pas un choix honorable. Une faculté de droit devrait rappeler cette évidence, surtout lorsque la personnalité distinguée légitime l’action du Hamas.
En Belgique, le parti d’extrême gauche PTB, par l’intermédiaire de son mouvement étudiant, Comac, a organisé à l’ULB une conférence réunissant son eurodéputé Marc Botenga et Rima Hassan. Son intitulé, « Palestine : l’Europe complice d’un génocide », annonçait clairement l’orientation politique de la rencontre. Le PTB offrait une tribune commune à son représentant et à l’eurodéputée LFI.
Interrogé par 21News, le chercheur de l’ULB Éric Muraille dénonçait la « complaisance » des autorités académiques envers les activistes. La responsabilité de l’institution mérite donc un examen qui dépasse la seule procédure du vote étudiant. Le libre examen devrait aussi s’appliquer aux figures militantes que certains étudiants choisissent d’honorer.
LFI, PTB et les responsabilités de la gauche antisioniste
Le 2 juin 2024, Jean-Luc Mélenchon écrivait que « l’antisémitisme reste résiduel en France ». Il ajoutait qu’il était « totalement absent des rassemblements populaires ». La France avait pourtant recensé 1.676 actes antisémites en 2023, contre 436 en 2022.
Ces déclarations donnent un contenu précis à la critique de cette gauche antisioniste. Une eurodéputée LFI légitime l’action du Hamas. Le fondateur du mouvement minimise l’antisémitisme malgré sa hausse documentée. À l’ULB, des étudiants choisissent la première comme figure de référence.
La solidarité avec les Palestiniens ne dispense aucun parti de dénoncer les crimes du Hamas. Elle ne dispense pas davantage de combattre l’antisémitisme jusque dans ses propres mobilisations. Lorsqu’un discours antijuif surgit parmi ses soutiens, un parti doit le condamner. Invoquer les souffrances de Gaza pour le relativiser revient à abandonner les victimes à leur solitude.
En Belgique, la gauche doit répondre de ses discours sur Israël. Brandir l’accusation de génocide comme une arme politique constitue une dérive grave. La solidarité avec les Palestiniens ne peut servir d’alibi à ceux qui légitiment le mouvement responsable du pogrom du 7 octobre.
Au cinéma, quelle place pour les victimes israéliennes ?
Les films participent à la construction de notre mémoire. Ils donnent des visages aux victimes et orientent notre attention. Leurs choix narratifs méritent donc une critique aussi exigeante que celle adressée aux discours politiques.
La Voix de Hind Rajab, de Kaouther Ben Hania, mêle des enregistrements téléphoniques réels à des scènes jouées. Ce procédé donne à une construction dramatique la force persuasive du document. L’émotion ne garantit pourtant ni la rigueur du récit ni son équilibre. Ce film participe à une propagande qui concentre la compassion sur les victimes palestiniennes et relègue les victimes israéliennes à l’arrière-plan.
NAZA, de Yuval Abraham et Rachel Szor, présente des accusations à travers des témoignages anonymisés de militaires et de membres du renseignement israéliens. Une critique publiée dans The Atlantic souligne les difficultés de corroboration et la place très réduite accordée au pogrom du 7 octobre. Des accusations aussi graves exigent des éléments vérifiables. Les applaudissements d’un festival ne remplacent pas ces preuves.
Ces deux films nourrissent un récit à charge contre Israël. Les familles massacrées le 7 octobre, les otages enfermés dans les tunnels, parfois assassinés, appartiennent pleinement à cette histoire.
La propagande peut aussi procéder par sélection. Elle conserve certains faits, réduit les autres et oriente les responsabilités. Lorsqu’un récit relègue le pogrom à l’arrière-plan, il affaiblit la compréhension de la guerre qui a suivi. Lorsqu’il marginalise les otages, il efface une dimension essentielle de cette histoire.
Une mémoire des victimes devenue dérangeante
Derrière le mot « otages », il y avait des personnes enlevées à leur vie. Leur captivité a comporté la peur, les privations et, pour certaines, des violences sexuelles. D’autres otages ont été assassinés, dont des enfants. Leur sort ne peut tenir dans une formule ajoutée par obligation.
Une scène récente à Delft rappelle combien cette mémoire peut déranger. Lors d’une projection de NAZA, Sabine Taasa a pris la parole. Son mari et son fils de 17 ans avaient été assassinés le 7 octobre. Des spectateurs lui ont crié de partir et ont exprimé leur indifférence.
Refuser que la mémoire dépende d’un camp
Trois ans après le pogrom, nous devons pouvoir nommer les crimes du Hamas sans condition préalable. Nous devons pouvoir écouter les survivants sans leur réclamer une déclaration politique. Nous devons défendre les Juifs contre l’antisémitisme sans attendre leur position sur le gouvernement israélien.
Cette exigence concerne les élus, les enseignants, les journalistes et les institutions culturelles. Chacun conserve sa liberté de jugement sur Israël et sur la guerre. Chacun porte aussi la responsabilité des faits qu’il efface, des amalgames qu’il entretient ou des intimidations qu’il laisse prospérer.
Commémorer le 7 octobre suppose de conserver les noms, de transmettre les récits et de rappeler les responsabilités. Cela suppose aussi de reconnaître la haine qui frappe aujourd’hui des Juifs bien au-delà d’Israël.
Les morts du pogrom n’ont aucun compte à rendre sur la guerre qui a suivi leur assassinat. Les otages n’avaient pas à mériter notre compassion et les Juifs de Belgique, de France ou d’ailleurs n’ont pas à demander l’autorisation de vivre sans peur.