Blocages, dégradations, police mobilisée à Liège: la gauche face au piège de la radicalisation... (ANALYSE)
Blocages, tensions, dégradations, police mobilisée: à Liège, la contestation scolaire a franchi un cap ce jeudi. Si la Belgique n'est pas la France, les scènes observées autour de plusieurs écoles liégeoises montrent qu'une radicalisation du mouvement n'est plus à exclure.
Publié par Demetrio Scagliola
Qui sème le vent récolte la tempête. Ce qui se passe ce jeudi dans plusieurs écoles de Liège ressemble de plus en plus à cela.
La Belgique n'en est pas encore au niveau de la France. Les causes ne sont pas les mêmes. Les contextes non plus. Mais croire que les scènes de violence assez terribles qui secouent les lycées français ne peuvent pas inspirer, contaminer ou accélérer certaines formes de contestation chez nous serait une faute d'analyse. À Liège, les blocages, les tensions, les jets de projectiles et les dégradations observés ce jeudi matin montrent qu'un cap est en train d'être franchi.
Le lien avec la France n'est pas mécanique. Mais il y a une circulation évidente des images, des mots d'ordre, des réflexes de confrontation et des mises en scène de la violence via les réseaux sociaux. Et quand un conflit local est déjà mûr, déjà durci, déjà radicalisé par des mois de tension, ces images agissent comme un accélérateur.
Pourquoi Liège est encore en première ligne...
Si cela devait commencer quelque part en Belgique, c'était presque forcément à Liège. Là aussi, il faut regarder les faits en face. C'est dans la principauté que le mouvement contre la réforme de l'enseignement portée par la majorité MR-Engagés a été le plus suivi, le plus long, le plus dur et souvent le plus radical. Depuis des mois, grèves, manifestations, piquets, blocages et pressions aux entrées des établissements s'y sont multipliés.
Il faut le redire clairement: contester un décret, faire grève, manifester, mettre la pression sur le pouvoir, tout cela est totalement légitime en démocratie. Mais empêcher des élèves et des professeurs d'entrer dans les écoles, bloquer la tenue des cours ou des examens, contourner des décisions de justice en inventant d'autres formes d'entrave, ce n'est plus seulement de la contestation. C'est une stratégie de pourrissement.
Le risque de contagion
Et c'est précisément ce climat qui rend aujourd'hui Liège si perméable à une forme de contagion venue de France. Pas forcément une contagion des revendications, mais une contagion des méthodes. À force d'entretenir un conflit scolaire sur le mode du bras de fer permanent, à force de banaliser les formes les plus dures de l'opposition, on finit par créer les conditions d'un dérapage plus large.
Les faits de ce jeudi matin sont, à cet égard, un signal d'alarme. Plusieurs écoles de Liège et de sa région ont été paralysées par des blocages menés par des centaines d'élèves. La police a été mobilisée. Selon la zone de police de Liège, des projectiles - pétards, oeufs, pommes, barrières - ont été lancés et de nombreuses dégradations ont été constatées. Le secteur de Hors-Château a été particulièrement touché. Le mouvement a aussi gagné Visé, Seraing et Ougrée. On n'est donc plus dans la simple démonstration symbolique.
Le rôle des réseaux sociaux est central. Les appels au "blocus", à la "grève dans toutes les écoles de Liège" ou à la "manifestation-protestation" ont circulé à grande vitesse, avec des consignes claires: ne pas rentrer dans l'établissement, se rassembler tôt, bloquer les accès. Cette mécanique favorise l'imitation. Elle écrase les nuances.
Le PS piégé par l'extrême gauche et le PTB
Mais il faut aussi parler des responsabilités politiques. Et ici, le PS ne pourra pas éternellement regarder ailleurs.
En suivant une stratégie d'opposition totale au décret, en chevauchant totalement toutes les formes de contestation, même les plus radicales, en misant sur l'enlisement du conflit plutôt que de prôner une opposition ferme mais plus constructive et moins nihiliste, le PS risque à terme d'être piégé par sa propre stratégie.
C'est tout le paradoxe de la séquence actuelle. Il était évident et logique que les socialistes s'opposent frontalement à ce décret-programme. Mais la politique n'est pas qu'une somme de slogans, de postures et de coups de com. Un parti avec une telle tradition de gouvernement et de luttes sociales, de prises de responsabilités, un tel parti devrait connaître les limites de la contestation.
Or, à force d'avoir soufflé sur les braises, les socialistes se retrouvent dans une position délicate. Ils doivent désormais espérer que la contestation de ce jeudi ne se transforme pas en véritable révolte. Car il leur sera très difficile de faire marche arrière. Appeler soudainement à la modération, au calme, après avoir accompagné, relayé ou légitimé les formes les plus dures du mouvement, reviendrait à apparaître, aux yeux d'une partie des manifestants, comme des élus peureux, hésitants ou calculateurs.
Et le PS le sait. Car sur sa gauche, le PTB et l'extrême gauche sont en embuscade. Ils n'épargneront pas les socialistes au moindre signe de recul. Résultat: le PS s'est enfermé lui-même dans une ligne radicale dont il devient politiquement coûteux de sortir, même si la situation menace de lui échapper. C'est le piège classique des oppositions qui croient pouvoir instrumentaliser une colère sans jamais en subir les conséquences.
De vraies inquiétudes sur le terrain
Cela ne veut pas dire que les revendications portées sur le terrain sont toutes illégitimes. Il existe de vraies inquiétudes sur l'état de l'enseignement, sur la taille des classes, sur le manque de professeurs, sur la qualité du dialogue avec le politique ou sur l'augmentation du minerval. Mais une mobilisation peut partir de griefs réels et finir par servir d'autres objectifs. Dès lors que des groupes extérieurs, des radicaux ou des professionnels de l'agitation viennent noyauter, récupérer ou durcir le mouvement, l'enjeu n'est plus seulement scolaire. Il devient politique, idéologique, parfois même insurrectionnel dans sa mise en scène.
Les réactions libérales sont, dans ce contexte, attendues. La ministre Valérie Glatigny a dénoncé sur le réseau X une instrumentalisation des élèves et condamné des faits "inacceptables".
Je regrette une instrumentalisation de nos élèves, alors qu’aucune mesure prise en enseignement ne diminue leur encadrement, et qu’il y a même plus d’argent pour les élèves en difficulté. Empêcher des élèves d’aller en classe, lancer des projectiles sur des policiers, commettre… pic.twitter.com/834VBFkdrd
— Valérie Glatigny (@valerieglatigny) October 1, 2026
Le président du MR, Georges-Louis Bouchez a pointé le rôle de l'extrême gauche dans le chaos. ’"Le bordel dans les lycées français inspire manifestement. Il n’y a aucune revendication réelle derrière tout cela. Juste une volonté de casse et une instrumentalisation de la jeunesse. Il faut avoir le courage politique de ne pas entrer dans cette logique et de dénoncer cette destruction progressive des fondements de notre société". Diana Nikolic, députée MR et Liégeoise, a rappelé que "la place des élèves est dans les classes, pas dans la rue".
La Belgique n'est pas la France. Mais elle n'est pas à l'abri. Et Liège montre aujourd'hui qu'un conflit scolaire mal géré, durci pendant des mois et exploité politiquement peut finir par changer de nature. Ce qui n'était au départ qu'un mouvement de protestation peut devenir autre chose: un terrain d'affrontement, une caisse de résonance, un laboratoire de radicalisation.
Qui sème le vent récolte la tempête. À Liège, certains feraient bien de s'en souvenir avant qu'il ne soit trop tard.