Budget : voici pourquoi les trois ministres MR sortent leur plan de croissance en plein conclave
En plein conclave budgétaire, trois ministres MR dévoilent leur plan de croissance et fixent leurs balises : pas de hausse de la fiscalité, priorité aux économies et à la relance. Une sortie venue de l’intérieur du gouvernement qui met la pression sur les partenaires de l’Arizona.
Publié par Demetrio Scagliola
Résumé de l'article
- David Clarinval, Mathieu Bihet et Eléonore Simonet portent 17 mesures prioritaires destinées à stimuler la croissance et la compétitivité.
- Le MR veut placer la croissance et la réduction des dépenses au cœur du conclave, plutôt que de recourir à de nouvelles hausses d’impôts.
- La démarche est politique : ce sont les ministres MR eux-mêmes, directement engagés dans les négociations de l’Arizona, qui portent l’offensive plutôt que Georges-Louis Bouchez.
Sommaire
- Une ligne rouge tracée depuis l'intérieur du gouvernement
- Le MR veut déplacer le débat
- Baisser certaines recettes aujourd'hui pour en obtenir davantage demain
- Les Engagés avancent une autre réponse
- Une opération politique également tournée vers l'électorat
- Mettre ses partenaires devant leurs contradictions
Ce n'est pas Georges-Louis Bouchez qui monte au front, mais trois ministres MR assis à la table du gouvernement De Wever. En plein lancement du conclave budgétaire, David Clarinval, Mathieu Bihet et Eléonore Simonet mettent sur la table leur plan de croissance. Une manière de fixer la ligne libérale avant les arbitrages : pas de hausse de la fiscalité, priorité à la croissance et réduction des dépenses.
Le timing ne doit évidemment rien au hasard. Alors que le gouvernement fédéral entame un conclave particulièrement difficile pour remettre sa trajectoire budgétaire sur les rails, les trois ministres MR chargés des principaux leviers socio-économiques ont décidé de mettre leur propre plan sur la table.
David Clarinval, vice-Premier ministre et ministre de l'Économie et de l'Emploi, Mathieu Bihet, ministre de l'Énergie, et Eléonore Simonet, ministre des Indépendants et des PME, ont présenté mercredi aux principales fédérations patronales 17 mesures jugées prioritaires parmi un ensemble beaucoup plus vaste.
L'objectif revendiqué est d'ajouter 0,5 point de croissance du PIB belge d'ici 2029 et, par cet effet, de dégager 1,5 milliard d'euros de recettes supplémentaires pour le budget fédéral.
Mais derrière les mesures économiques, il y a surtout un message politique.
Une ligne rouge tracée depuis l'intérieur du gouvernement
Depuis plusieurs semaines, Georges-Louis Bouchez répète que l'assainissement budgétaire doit passer d'abord par la maîtrise des dépenses publiques plutôt que par de nouveaux impôts. Le président du MR défend parallèlement une politique de soutien à l'investissement, au travail et à la croissance.
Cette fois, pourtant, ce n'est pas lui qui occupe le devant de la scène. Et c'est précisément ce qui donne un autre de poids à la démarche.
Le plan est porté par trois ministres du gouvernement De Wever, dont David Clarinval, vice-Premier ministre et donc directement impliqué dans la négociation budgétaire. Autrement dit, il ne s'agit pas seulement d'une ligne fixée depuis le siège du parti : elle est amenée à la table de l'Arizona par ceux qui participent aux arbitrages.
Le parti et son président ne sont évidemment jamais très loin. Mais la forme permet au MR de présenter ses revendications comme une proposition gouvernementale portée par ses ministres plutôt que comme une nouvelle injonction de Georges-Louis Bouchez à ses partenaires.
Le MR veut déplacer le débat
Sur le fond, l'opération vise surtout à modifier les termes et la dynamique du conclave.
Le gouvernement doit trouver plusieurs milliards pour redresser les finances publiques. Le risque, pour le MR, est donc de voir les négociations se résumer à un face-à-face entre économies et nouvelles recettes fiscales.
Les libéraux tentent d'y ajouter un troisième élément : la croissance.
« La croissance est un élément indispensable si l'on veut assainir durablement le budget de notre pays. C'est elle qui alimente notre sécurité sociale et nos pensions », insiste David Clarinval.
L'idée est politiquement efficace : au moment où ses partenaires cherchent où économiser ou prélever davantage, le MR veut obliger la coalition à discuter également de la manière de produire davantage de richesse.
Mais économiquement, le pari est plus incertain. Le plan repose en partie sur des effets de retour : certaines baisses de prélèvements ou dépenses doivent stimuler l'activité, créer des emplois et finir par générer davantage de recettes.
Dans HLN, le politologue de l'UGent Carl Devos met précisément en garde contre ce mécanisme, estimant que les gouvernements ont historiquement tendance à surestimer les « effets retour » attendus de ce type de mesures.
Baisser certaines recettes aujourd'hui pour en obtenir davantage demain
C'est tout la singularité du plan MR, qui veut totalement changer le paradigme de ces négociations budgétaires: non pas défensives et poussées par l'austérité ambiante, mais par une offensive volontariste.
Alors que le gouvernement cherche de l'argent, les libéraux proposent notamment une dispense partielle de précompte professionnel dans plusieurs secteurs stratégiques, estimée à 250 millions d'euros par an, mais dont ils attendent quelque 25.000 emplois supplémentaires.
Ils veulent également ramener de 21 à 12 % la TVA sur certaines constructions neuves jusqu'à 200 m², geler la TVA et les accises sur les produits énergétiques ou encore augmenter à partir de 2027 les réductions de cotisations patronales.
Le raisonnement est assumé : accepter certaines pertes de recettes immédiates pour améliorer la compétitivité, l'emploi et l'investissement et, à terme, élargir la base fiscale.
C'est précisément sur la réalité et l'ampleur de ces effets retour que se jouera une partie de la bataille au sein du gouvernement.
Les Engagés avancent une autre réponse
La sortie libérale intervient aussi au moment où les partis de l'Arizona commencent à rendre publiques leurs propres balises.
Chez Les Engagés, Yvan Verougstraete défend lui aussi dans une interview à La Libre une diminution de la fiscalité sur le travail, mais n'exclut pas de nouvelles recettes si elles permettent ce déplacement de la charge fiscale. Il remet notamment sur la table son projet de taxation du patrimoine à partir de 500.000 euros.
Deux conceptions commencent ainsi à se dessiner du côté francophone de la majorité.
Les Engagés parlent davantage de « shift » fiscal : taxer autrement pour pouvoir réduire les prélèvements sur le travail. Le MR veut empêcher que le conclave se transforme en recherche de nouvelles recettes et mise davantage sur la baisse des dépenses et l'accélération de la croissance.
La nuance est importante alors que chaque parti tente de préserver son identité dans une coalition soumise à des arbitrages budgétaires potentiellement impopulaires.
Une opération politique également tournée vers l'électorat
Le contexte électoral ajoute une dimension à cette offensive.
Le dernier Grand Baromètre Ipsos, réalisé du 8 au 15 septembre, place le MR à 20,3 % en Wallonie. Le parti reste très loin de son résultat des élections de juin 2024, mais le MR a accueilli ces chiffres avec une une forme de soulagement, voire de satisfaction modérée. Les libéraux cherchent à relancer la spirale positive au sein de l'opinion publique.
Dans ce contexte, remettre la croissance, la compétitivité, les PME et le refus de nouvelles taxes au centre du débat permet aussi au MR de revenir sur son terrain politique traditionnel.
Le choix d'associer les fédérations patronales à l'élaboration du plan renforce encore ce positionnement. FEB, Voka, UCM, Unizo et AKT ont été consultés et leurs remarques intégrées à la proposition.
Mettre ses partenaires devant leurs contradictions
L'initiative pourrait enfin placer certains partenaires de coalition dans une position délicate.
Carl Devos pointe notamment le cas de la N-VA. Les nationalistes flamands défendent eux aussi traditionnellement des diminutions de charges et une politique favorable à la compétitivité, mais le Premier ministre Bart De Wever doit aujourd'hui garantir la crédibilité de l'assainissement budgétaire.
Pour Vooruit, l'équation est inverse : accepter de nouvelles réductions de prélèvements en faveur des entreprises au moment où d'importantes économies sont demandées risque de provoquer davantage de résistance à gauche de la coalition, analyse encore Carl Devos dans HLN.
C'est peut-être là que se trouve l'objectif immédiat de la sortie des trois ministres MR. Avant même que les véritables arbitrages ne commencent, ils obligent leurs partenaires à se positionner sur leur terrain : faut-il seulement chercher 10 milliards dans les dépenses et les recettes, ou accepter de consacrer une partie de l'effort à des mesures dont le rendement budgétaire dépendra de la croissance qu'elles parviendront réellement à générer ?
En déposant ce plan au moment précis où s'ouvre le conclave, le MR pose ses balises avant la négociation : moins de dépenses, pas de nouvelle hausse générale de la fiscalité et une place centrale accordée à la croissance dans l'équation budgétaire.