Pourquoi le conclave budgétaire s’ouvre au pire moment pour la majorité Arizona... (Analyse)
Le gouvernement fédéral ouvre ce lundi son conclave budgétaire avec un objectif colossal: trouver 10 milliards d’euros d’ici 2029. Mais entre pistes explosives et majorité sous pression dans les sondages, l’exercice dépasse largement la seule équation comptable.
Publié par Demetrio Scagliola
Résumé de l'article
- Le gouvernement ouvre un conclave budgétaire à haut risque pour trouver 10 milliards d’euros d’ici 2029.
- Le timing est mauvais pour la majorité, avec plusieurs partis fragilisés dans les sondages.
- L’effort est jugé nécessaire, mais les mesures envisagées restent très impopulaires.
Sommaire
- Une note de départ de 14 milliards qui crispe MR et Engagés
- Les Belges inquiets pour les finances, mais pas prêts à tout accepter
- Le tweet de Bouchez résume déjà une fracture centrale
- Une majorité affaiblie dans les sondages
- Le piège de la responsabilité
- Une coalition qui risque la pré-campagne plus que le compromis
- Le vrai test: la perception de justice et de compétitivité
"Nous n’avons pas besoin de leçons pour expliquer que les caisses sont vides. Nous le répétons sans cesse." À la veille du conclave budgétaire, Georges-Louis Bouchez a choisi de fixer ses lignes rouges. Dans un message sur les réseaux sociaux publié avant l’ouverture des discussions, le président du MR ajoute qu’il est surtout utile de rappeler "aux responsables politiques flamands qu’il faut arrêter de lever toujours plus d’impôts et de faire mal à la compétitivité des entreprises". Et de conclure: être responsable, dit-il en substance, ce n’est pas multiplier les taxes, mais faire de vraies réformes et garder de la cohérence.
Nous n’avons pas besoin de leçons pour expliquer que les caisses sont vides. Nous le répétons sans cesse.
— Georges-L BOUCHEZ (@GLBouchez) September 20, 2026
Par contre, il est utile que le parti libéral explique aussi aux responsables politiques flamands qu’il faut arrêter de lever toujours plus d’impôts et de faire mal à la… pic.twitter.com/Hrre2L9uD9
En quelques lignes, le président libéral a fixé le décor politique du conclave qui s’ouvre autour de Bart De Wever. Car la séquence budgétaire qui démarre n’est pas seulement un exercice comptable destiné à trouver 10 milliards d’euros d’ici 2029. C’est aussi un test de résistance pour une coalition Arizona contrainte de corriger la trajectoire des finances publiques au moment où plusieurs de ses partis apparaissent fragilisés dans les derniers sondages.
Une note de départ de 14 milliards qui crispe MR et Engagés
Bart De Wever lance les négociations avec une méthode déjà bien identifiée: mettre sur la table une note de départ sans doute plus dure que le résultat final espéré. Selon les informations qui ont filtré ces derniers jours, la "startnota" du Premier ministre irait au-delà des 10 milliards à dégager. La note présentée hier prévoit des économies pour 14 milliards. Le calcul est simple: partir haut, pousser les partenaires à se positionner, laisser place au "beitelwerk" - ce travail de taille et de rabotage évoqué en coulisses - puis tenter de faire émerger un compromis final. N'empêche, cela a suffi à crisper plusieurs partenaires de la coalition, notamment le MR et les engages qui, par la voix de leur Vice premier, Maxime Prévot (Les Engagés) et David Clarinval (MR) ont critiqué une note déséquilibrée et incceptable en l'état. Le MR reproche au Premier les nombreuses et lourdes nouvelles recettes fiscales, quant aux centristes, ils digèrent mal des coupes importantes dans le social et notamment la Sécu.
Sur le fond, la note ne contiendrait "en principe aucune surprise", selon le Premier lui-même. Les pistes déjà évoquées dans les discussions précédentes restent donc sur la table: nouvelles limitations de l’indexation, économies dans les administrations, hausses potentielles de TVA, efforts dans les soins de santé, réforme de niches fiscales ou encore remise à plat de certains avantages accordés aux entreprises et aux structures de type management.
Ce qui rend l’exercice explosif, c’est que presque toutes les pistes budgétairement efficaces sont politiquement inflammables.
Les Belges inquiets pour les finances, mais pas prêts à tout accepter
C’est tout le paradoxe de la séquence. D’un côté, les enquêtes montrent qu’une très large majorité de Belges se dit préoccupée par l’état des finances publiques. L’inquiétude budgétaire dépasse désormais largement les clivages traditionnels, y compris dans des électorats qui ne sont pas spontanément alignés sur le discours de rigueur porté par Bart De Wever. Une partie importante de l’opinion comprend aussi la nécessité de trouver 10 milliards d’euros d’efforts.
Mais de l’autre côté, lorsque l’on passe des principes généraux aux mesures concrètes, le soutien se dérobe rapidement. La hausse de la TVA reste largement rejetée. Le relèvement du ticket modérateur suscite lui aussi une nette hostilité. Les économies dans les soins de santé, la réduction du remboursement de certains médicaments ou de nouvelles limitations de l’indexation apparaissent comme autant de sujets à très haut risque politique.
En réalité, une seule piste semble vraiment rassembler dans l’opinion: faire contribuer davantage les plus riches. Les derniers sondages montrent un soutien très large à l’idée d’une taxation accrue des grandes fortunes ou des patrimoines élevés. Autrement dit, les Belges entendent bien le discours sur les caisses vides, mais ils veulent aussi savoir qui paiera l’effort - et dans quel ordre. Encore faut-il s'entendre sur le concept précis de "riches", car bien souvent, les Belges souhaitent que l'on touche la tranche d'au-dessus, sans savoir précisément qui cela touche. C'est pour cette raison, et pour sortir de l'irrationnel que tout débat sur lka question mérite un cadre et des balises claires. Mais pour autat, si l'idée de taxer les riches séduit l'opinion publique, elle est loin, dans cette forme simpliste, de faire l'unanimité au sein du gouvernement. Car la question, on s'en doute, est bien plus complexe que le slogan préféré du PTB - Tax the rich. Chaque mesure fiscale doit trouver le juste équilibre entre rendement, justice, efficacité et... compétitivité de nos entreprises.
Le tweet de Bouchez résume déjà une fracture centrale
C’est précisément ici que le message de Georges-Louis Bouchez prend tout son sens. En refusant à l’avance le réflexe du "toujours plus d’impôts", le président du MR ferme la porte à une partie des solutions les plus populaires dans l’opinion. Sa ligne est cohérente avec l’ADN libéral du parti: et avec une ligne de conduite qui ne varie pas depuis des mois. Pas question de casser davantage la compétitivité, pas question non plus de répondre au dérapage budgétaire par une hausse généralisée de la pression fiscale.
Mais cette posture crée une tension évidente dans la majorité. Car plus les pistes de recettes sont exclues, plus il faudra aller chercher les milliards ailleurs - dans la dépense publique, dans la sécurité sociale, dans les mécanismes d’indexation, dans les soins de santé ou dans des avantages considérés comme acquis par une large partie de la population. Et ce sont justement ces leviers-là qui apparaissent parmi les plus sensibles socialement. Par exemple, même si le gouvernement n'est pas directement responsable de la hausse du prix de l'énergie, il est compliqué de toucher encore un peu plus au pouvoir d'achat des gens quand le litre de diesel touche les 2,50 le litre.
Le coeur du conclave pourrait donc se résumer ainsi: la mesure la plus populaire n’est pas celle qui est la plus acceptable politiquement pour tous les partenaires de la coalition.
Une majorité affaiblie dans les sondages
Cet écart entre opinion publique et lignes partisanes serait déjà difficile à gérer dans un contexte politique stable. Il l’est encore plus alors que plusieurs formations de l’Arizona abordent ce conclave en position de vulnérabilité électorale.
Côté francophone, le MR demeure en recul par rapport à ses niveaux des élections de 2024, tant en Wallonie qu’à Bruxelles. Le parti résiste, se stabilise, redresse un peu l'échine dans le dernier baromètre RTL Tvi-Le Soir, mais il ne retrouve pas sa dynamique de l’après-scrutin. Cela donne une clé de lecture supplémentaire au tweet de Georges-Louis Bouchez: dans un moment où le parti doit consolider son identité, il lui est politiquement indispensable de marquer sa différence et de rappeler qu’il ne cautionnera pas n’importe quel compromis budgétaire.
Les Engagés, eux aussi, semblent subir une forme d’usure du pouvoir. Le recul est moins brutal, mais il est suffisamment réel et nouveau pour rendre la séquence délicate. Le parti centriste s’efforce jusqu’ici d’adopter un ton plus responsable que conflictuel, en insistant sur la nécessité de courage et de lucidité. Mais plus le conclave avancera, plus cette posture de sérieux devra se traduire dans des choix concrets - et donc potentiellement coûteux.
Au nord du pays, la N-VA fait face à un autre type de menace. Bart De Wever a réussi à imposer le constat d’urgence budgétaire dans le débat public. Et sa posture de Premier ministre semble avoir convaincu une majorité de Belges, ce qui n'était pas gagné d'avance, surtout côté francophone. Mais cela ne signifie pas que sa position politique soit confortable. En Flandre, les derniers baromètres placent le Vlaams Belang devant la N-VA. Le Premier ministre est donc pris entre deux impératifs contradictoires: apparaître comme l’homme d’Etat capable de remettre les comptes sur les rails, sans donner à sa droite l’image d’un chef de gouvernement prisonnier de compromis trop mous ou trop classiques.
Le piège de la responsabilité
C’est sans doute le grand piège de ce conclave pour tous les partis de la majorité: plus ils se montrent responsables sur le plan budgétaire, plus ils risquent de devenir vulnérables sur le plan électoral.
Pour le MR, accepter une hausse d’impôts ou une taxe sur les patrimoines les plus élevés reviendrait à brouiller son message. Pour la N-VA, avaler un compromis jugé trop timide pourrait nourrir les critiques du Vlaams Belang. Pour Les Engagés, endosser des mesures trop douloureuses pourrait , notamment dans la Santé et le social, accélérer leur usure. Pour Vooruit et le CD&V, d’autres difficultés se profilent encore: comment défendre auprès de leur base des mesures qui toucheraient aux allocations, à l’indexation ou aux soins de santé?
Une coalition qui risque la pré-campagne plus que le compromis
Dans ce type de négociation, les sondages comptent autant que les chiffres budgétaires. Lorsqu’un parti se sent fragilisé, il a davantage tendance à dresser des lignes rouges, à faire fuiter ses désaccords ou à se préparer à raconter que l’échec viendra des autres. Ce mécanisme est déjà visible dans les prises de position publiques des derniers jours: le MR sur les impôts, le CD&V sur certaines pistes sociales, la N-VA sur la discipline budgétaire, les autres sur la nécessité d’un effort "équitable".
Le danger, pour l’Arizona, est clair: qu’une négociation censée produire un compromis gouvernemental dérive progressivement vers une forme de pré-campagne permanente. Chacun parlerait alors autant à ses électeurs qu’à ses partenaires, avec pour conséquence de réduire encore l’espace du compromis.
La fenêtre de tir de Bart De Wever paraît, de ce point de vue, étroite. Officiellement, le Premier veut aboutir autour du 13 octobre. Mais peu d’observateurs croient à un atterrissage simple. Le calendrier international de certains ministres, les divergences profondes sur les recettes comme sur les dépenses, et l’expérience des précédents exercices budgétaires laissent plutôt présager un conclave long, heurté, et potentiellement jalonné de premiers accrochages.
Le vrai test: la perception de justice et de compétitivité
Au fond, la question centrale est assez simple: en cette période crise et de flambée des prix de certaines factures quotidiennes, les mesures prises seront-elles perçues comme justes?
C’est sur ce point que le gouvernement jouera l’essentiel. Une hausse de TVA touche tout le monde et frappe immédiatement le portefeuille. Une augmentation du ticket modérateur ou une baisse de remboursements fait craindre un recul de l’accès aux soins même si une hausse limitée du ticket modérateur peut apparaître comme juste et supportable.
Le conclave budgétaire s’ouvre donc avec une vérité politique difficile à contourner. Oui, les Belges comprennent que les caisses sont vides. Oui, ils peuvent entendre un discours de vérité sur l’ampleur de l’effort. Mais ils n’accepteront pas n’importe quelle facture, ni n’importe quelle répartition de cette facture.