En Europe, le socialisme a mangé son pain blanc
Il y a vingt ans, deux tiers des citoyens de l’Union européenne vivaient dans un pays dirigé par un Premier ministre de centre-gauche. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas que d’un Européen sur dix.
Publié par Dominique Dewitte
Résumé de l'article
-Le socialisme européen s’est fortement effondré : seuls trois des 27 dirigeants de l’UE sont encore progressistes, contre deux tiers des citoyens européens dirigés par le centre-gauche il y a vingt ans.
-La mondialisation, le recul de la classe ouvrière, l’affaiblissement syndical et la rupture entre élites progressistes et électorat populaire ont nourri la fuite vers l’extrême droite.
-La gauche apparaît désormais fragmentée entre sociaux-démocrates, écologistes, gauche radicale et centre macroniste, loin de ses grands scores d’autrefois.
Il y a vingt ans, deux tiers des citoyens de l’Union européenne vivaient dans un pays dirigé par un Premier ministre de centre-gauche. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas que d’un Européen sur dix.
Sur les 27 dirigeants de l’UE, seuls trois sont encore progressistes : Pedro Sánchez en Espagne, Mette Frederiksen au Danemark et Robert Abela à Malte.
Le SPD plafonne à 13%
Même ce maigre bastion pourrait encore se réduire. Mette Frederiksen a conduit son parti à son plus mauvais score depuis plus d’un siècle. Pedro Sánchez, fragilisé par une série de scandales de corruption, aborde les prochaines élections avec un retard sur le centre-droit.
En Allemagne, le SPD (Parti social-démocrate) plafonne à 13 %, derrière l’extrême droite. En France, la candidate socialiste à la présidentielle de 2022 n’a même pas atteint les 2 %. En Belgique, le socialisme ne s’effondre pas comme ailleurs, mais il apparaît affaibli et divisé.
Maintien au Pays-Bas
Vooruit survit grâce à une participation pragmatique au pouvoir, le Parti Socialiste tente de résister en Wallonie, tandis que le PVDA-PTB progresse comme alternative radicale. Les élections de 2029 diront si cet équilibre tient encore ou si le paysage bascule davantage vers la droite ou la gauche radicale.
Il existe quelques exceptions, mais elles relativisent davantage la tendance qu’elles ne nourrissent l’espoir. Les Pays-Bas sont le seul grand pays européen où les socialistes, après une fusion avec les écologistes, devancent légèrement leurs adversaires dans les sondages.
Mais les élections n’y auront lieu que dans quatre ans. La Suède et la Finlande pourraient également voir émerger des gouvernements de centre-gauche. En Allemagne et en Pologne, les socialistes ne sont plus que des partenaires minoritaires de coalition. En Roumanie, ils viennent même de faire tomber un gouvernement.
Pression des importations venues des pays à bas salaires
Une étude publiée en 2024 dans le Journal of Regional Science montre que les régions frappées par les importations à bas coût venues de pays à faibles salaires — comme l’acier chinois concurrençant les mines européennes — votent de moins en moins pour les partis qualifiés de « sociaux-démocrates » par les chercheurs. Les électeurs concernés ne se déplacent pas vers la gauche, mais vers l’extrême droite.
Une étude de Cambridge University Press identifie quatre explications principales : la réduction de la classe ouvrière traditionnelle, la mondialisation économique, le fossé idéologique entre les directions progressistes et leur ancien électorat populaire, ainsi que l’affaiblissement des syndicats comme moteur de mobilisation politique.
Une gauche « irréversiblement fragmentée »
Ces quatre facteurs se renforcent mutuellement. Lors de la crise financière de 2008, les sociaux-démocrates ont privilégié l’orthodoxie budgétaire plutôt qu’une alternative économique plus tranchée. Beaucoup d’électeurs déçus sont alors partis ailleurs. Dans le même temps, les partis écologistes et la gauche radicale ont grignoté l’électorat progressiste. Emmanuel Macron ouvre une nouvelle brèche au centre.
Des chercheurs de la London School of Economics concluent que la gauche est désormais « irréversiblement fragmentée » et qu’elle ne retrouvera probablement jamais les scores électoraux de 40 % qu’elle atteignait dans les années 1960.
Pendant des décennies, les socialistes ont averti que le capitalisme finirait par se dévorer lui-même. Le verdict amer de certains chercheurs est aujourd’hui le suivant : il les a d’abord dévorés eux-mêmes.