Fatigue, désintérêt,... quand la politique épuise (Carte blanche)
Une carte blanche de Marcela Gori, vice-présidente (MR) du CPAS d'Anderlecht.
Publié par Contribution Externe
Résumé de l'article
Le citoyen est fatigué de la politique... qui le lui rend bien. Il est urgent de recréer du lien. Une carte blanche de Marcela Gori, vice-présidente (MR) du CPAS d'Anderlecht.
Vous avez vu ? La région bruxelloise a un gouvernement. Et, vous avez vu, face à cette annonce, de très nombreux citoyens se sont dit « fatigués de la politique » ? Je pense que cet état de fait est un tournant pour nos sociétés démocratiques. Et qu’il est urgent de repenser notre manière de créer du lien avec la population.
Il y a encore quelques années, on parlait de colère (souvenez-vous des Gilets jaunes), de pans entiers de la société qui en avait marre et l’exprimaient. Aujourd’hui, sur le terrain, dans la vraie vie, ce que l’on rencontre le plus souvent ce n’est pas la rage, c’est la fatigue. Une fatigue morale. Civique (à quoi ça sert de voter ?). Et démocratique (tous les mêmes, de toute façon).
Quand l’énergie civique s’épuise, le champ se libère pour ceux qui promettent des solutions simples, des réponses autoritaires, ou un ordre sans discussion.
Bien sûr, il y a des gens qui descendent dans la rue. Mais il y a surtout les autres, majoritaires. Ils ne crient pas. Ils ne tweetent pas. Ils décrochent. Lentement. Poliment. Silencieusement. Ils décrochent des projets qui sont proposés. Ils regardent l’actualité comme on regarde une série dont on connaît déjà la fin. Ils écoutent les débats avec la sensation que tout a déjà été dit, mille fois, sans que rien ne change vraiment. Alors ils se protègent. Ils soupirent. Ils passent à autre chose.
Proposer des récits « anti-surplomb »
Il y a une phrase que je me répète très souvent : La politique commence là où les gens vivent vraiment. Je suis persuadée qu’un des maux de notre siècle en termes de lien rompu entre le citoyen et les politiques vient du fait que la posture de ces derniers est souvent celle du surplomb. Cette manière de dire :“Je sais mieux que toi.”,“Je vais t’expliquer la réalité.” Ca, c’est la politique à papa, celle faite d’experts qui vous expliquent une réalité à laquelle ils n’ont jamais été confrontés. Ce sont les politiques qui vous parlent des transports en commun alors qu’ils n’en prennent jamais. Qui vous parlent des fins de mois difficiles alors qu’il gagne 3 fois le salaire moyen.
Je crois, au contraire, profondément au récit anti-surplomb. Je suis persuadée que faire de la politique, c’est vivre dans le même monde que les citoyens qu’on est censé représenter. Je ne survole pas, je marche à côté.
La fatigue de devoir toujours “bien penser”
Ce qui fatigue aussi, c’est la moralisation permanente du débat public. On ne discute plus seulement des politiques à mener. On évalue les intentions. On classe les gens. On distribue les bons et les mauvais points.
Dire une chose maladroitement devient parfois plus grave que de se taire. Poser une question devient suspect. Exprimer un doute devient une prise de risque.
Or, une démocratie où l’on doit constamment surveiller ses mots, ses silences, ses nuances, est une démocratie qui épuise ses citoyens. Car si penser librement demande déjà de l’énergie, penser sous contrôle en demande encore plus.
Une société fatiguée n’est pas nécessairement une société violente. C’est une société qui se retire.
Elle vote moins. Elle débat moins. Elle n’attend plus grand-chose.
Et c’est là que le danger est réel, car la démocratie ne disparaît pas d’un coup. Elle se dissout dans le désintérêt, la lassitude et le retrait silencieux de ceux qu’elle est censée servir. Aujourd’hui, ce n’est pas une insurrection généralisée que nous voyons, mais une démobilisation lente et polie — et c’est peut-être encore plus grave.
Quand l’énergie civique s’épuise, le champ se libère pour ceux qui promettent des solutions simples, des réponses autoritaires, ou un ordre sans discussion. Non pas parce que les citoyens les désirent vraiment, mais parce qu’ils n’ont plus la force de résister, d’argumenter et de croire.
Mais cette fatigue n’est pas une sentence. Et encore moins une fatalité. Elle est un signal. Un appel à repenser la politique comme une pratique du commun, ancrée dans la vie de tous les jours, attentive aux expériences concrètes et aux différences. La fatigue citoyenne n’appelle ni des leçons ni des slogans, mais une politique plus humble, plus proche, et surtout plus humaine. Face à elle, notre devoir n’est pas de convaincre plus fort, mais d’écouter mieux, et de marcher enfin au même rythme que celles et ceux que nous représentons.