Audiences, argent, production : les écarts qui inquiètent dans les télés locales
Inégalités d’audience, déséquilibres financiers, production à deux vitesses, attracrtivité moyenne et mesures d'audience trop rares. Une étude du CRISP met en lumière les failles - et la singularité - des médias de proximité en Belgique francophone, au moment où le gouvernement a lancé une réforme majeure du secteur.
Publié par Demetrio Scagliola
Résumé de l'article
- Les médias de proximité présentent de fortes inégalités d’audience et de moyens, avec BX1 très dominant, selon un courrier du CRISP
- Le secteur reste fragile financièrement, malgré une amélioration récente des résultats
- Le projet de réforme du gouvernement soulève des questions sur le pluralisme et l’avenir de l’information locale
Sommaire
- Une proximité… mais des réalités profondément divergentes
- Subsides: les chaînes favorisées et celles pénalisées
- Une santé économique fragile… mais contrastée
- Des moyens humains et éditoriaux inégaux
- Les conclusions du CRISP : rationaliser sans affaiblir
- Journaux contre télés locales: qui gagne le match?
Dans son dernier Courrier hebdomadaire, intitulé « Les médias de proximité en Belgique francophone : éléments socio-économiques », le CRISP dresse un état des lieux approfondi d’un secteur souvent invoqué comme pilier de la démocratie locale, mais rarement analysé dans ses réalités économiques.
Son auteur, le chercheur Bernard Cools, y propose une lecture nuancée, mêlant données financières, audiences et organisation du secteur. Et dès les premières pages, le ton est donné : malgré l’ampleur du travail, « la difficulté d’accès à l’information sur bien des aspects » complique toute objectivation complète du secteur.
Ce constat en dit déjà long sur la complexité — et l’opacité partielle — d’un paysage médiatique aujourd’hui à un tournant, alors que le gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles envisage une réforme majeure.
Une proximité… mais des réalités profondément divergentes
Les douze médias de proximité actifs en Belgique francophone partagent une mission commune, que leur réseau résume comme la volonté de « guider les publics (…) vers une information de qualité, vérifiée, sourcée » et de « raccrocher les citoyens à ce qui fait leur quotidien ».
Mais derrière cette ambition commune, Bernard Cools montre que la réalité est beaucoup plus fragmentée. La première fracture est celle de l’audience. BX1 couvre à lui seul plus d’un million d’habitants, quand Canal Zoom s’adresse à un public vingt fois plus restreint.
Cette disparité n’est pas qu’une question de taille. Elle influence directement la visibilité, les ressources et, in fine, la capacité à remplir les missions de service public.
Pour autant, l’auteur insiste sur une nuance essentielle : les audiences des médias de proximité sont certes limitées, mais elles sont « plutôt engagées sur le plan sociétal », ce qui en fait « les gages d’une certaine vitalité démocratique ». Autrement dit, leur valeur ne se mesure pas uniquement en volume.
Subsides: les chaînes favorisées et celles pénalisées
L’analyse financière confirme cette hétérogénéité. Le poids de BX1 apparaît écrasant dans les bilans du secteur, notamment en raison de financements spécifiques. Mais au-delà de cette domination, Bernard Cools met en évidence un phénomène plus structurel : le décalage entre moyens financiers et taille du public.
Certains médias disposent d’une assise financière relativement confortable au regard de leur audience, comme No Télé par exemple, tandis que d’autres doivent composer avec des ressources plus limitées, c'est lnotamment le cas de TV Lux, Télé MB et TV Com.
Or, comme le rappelle l’auteur, le secteur des médias est caractérisé par « une forte proportion de coûts fixes ». Cela signifie que même les plus petites structures doivent assumer des dépenses importantes, indépendamment de leur taille.
Ce point est central : il explique pourquoi les déséquilibres financiers peuvent rapidement devenir problématiques, notamment pour les médias les plus fragiles. Rappelons qu'en 2025, les subsides versés par la Fédération Wallonie-Bruxelles pour tout le secteur des Médias de proximité s'élevait à 17,533 millions d'euros, soit bien plius que le total des aides à la presse pour la presse quotidienne et magazine et évidemment bien mlins que la dotation de la RTBF.
Une santé économique fragile… mais contrastée
Sur la rentabilité, l’étude évite les conclusions simplistes. Oui, certains médias accumulent les pertes sur plusieurs années, c'est notamment le cas pour entre 2020 et 2024, de TéléSambre, TV Com et Télé MB. Mais le secteur dans son ensemble n’est pas uniformément déficitaire. Bernard Cools nuance explicitement le diagnostic d’un secteur « en déficit structurel », en soulignant que les résultats récents montrent une amélioration globale. Au cours des dix dernières années (2014-2024), les résultats d'exploitation du secteur montre des pertes équivalentes à un peu plus de 170.000 euros, mais la tendance va en effet dans le sens d'une amélioration des résultats financiers, soutenus il est vrai par une hausse régulière de la dotation.
Cette ambivalence reflète la nature même du modèle : les médias de proximité ne poursuivent pas un objectif de profit, mais leur équilibre financier reste une condition de survie.
Des moyens humains et éditoriaux inégaux
Les écarts se prolongent logiquement dans les ressources humaines et la production.
Le secteur représente environ 400 équivalents temps plein, mais leur répartition est très inégale. Certaines rédactions disposent de moyens significatifs, quand d’autres doivent fonctionner avec des équipes réduites.
Même constat pour la production : si le volume global a retrouvé un niveau record après la crise sanitaire, tous les médias n’ont pas suivi la même trajectoire.
Ces différences ne sont pas anodines. Elles influencent directement la capacité à couvrir l’actualité locale, à produire des contenus originaux et à remplir les missions assignées par les pouvoirs publics.
Les conclusions du CRISP : rationaliser sans affaiblir
Dans ses conclusions, Bernard Cools ne plaide pas pour un statu quo.
Il évoque notamment l’intérêt d’une mutualisation des moyens, en particulier des fonctions de support, afin de renforcer l’efficacité du secteur. Mais il met aussi en garde contre une approche purement économique. L’un des enjeux majeurs, souligne-t-il, est de mieux comprendre les publics et leurs attentes, dans un contexte où l’information locale joue un rôle spécifique dans le fonctionnement démocratique. Et surtout, il replace la question des médias de proximité dans un contexte plus large : celui d’une concentration croissante du paysage médiatique francophone.
Ce double mouvement — concentration des grands groupes et possible réduction du nombre de médias locaux — fait peser une incertitude sur le pluralisme, souligne l'étude.
Journaux contre télés locales: qui gagne le match?
C’est précisément sur ce point que l’analyse du CRISP entre en résonance avec les projets du gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles. La volonté de réduire le nombre de médias subventionnés et de renforcer les synergies répond clairement à une logique évoquée dans l’étude : améliorer l’efficacité et rationaliser les moyens.
Car en parallèle, Bernard Cools souligne que la diversité des acteurs et l’ancrage local constituent des éléments essentiels du rôle démocratique des médias de proximité. Cela étant, les enquêtes d'opinion ne démontrent pas une attractivité indispensable des médias de proximité auprès du public. Tout d'abord, pour s'informer au niveau local, les Wallons et les Bruxellois privilégient d'autres sources, à commencer par les journaus locaux et leur site internet. Les médias de proximité n'arrivent jamais en première place dans ces enquêtes, touchent un public plutôt âgé, bref n'apparaissent pas comme un pilier indispensable et fondamental pour le public potentiel, ce qui tend à conforter la réforme voulue par la ministre Jacqueline Galant.
Au final, l’étude du CRISP ne se contente pas de dresser un état des lieux. Elle met en lumière un dilemme fondamental. Faut-il privilégier l’efficacité économique, ou préserver un maillage territorial dense, quitte à maintenir certaines fragilités ? La vérité se trouve sans doute au milieu...