Sécurité ou idéologie : pourquoi la gauche s’oppose à l’interdiction à vie des terroristes (édito)
Il y a des votes qui dépassent le simple cadre parlementaire. Celui sur l’interdiction de territoire à vie pour les personnes liées au terrorisme en fait partie. Derrière les lignes juridiques, c’est une question fondamentale qui se pose : jusqu’où une société est-elle prête à aller pour se protéger ?
Publié par Nicolas de Pape
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Résumé de l'article
-Une partie de la gauche refuse l’interdiction à vie des terroristes au nom de l’État de droit et de la crainte de l’arbitraire, mais ce positionnement apparaît de plus en plus déconnecté face à une demande forte de sécurité.
-La sécurité, condition des libertés et droit fondamental, devrait aussi être un combat social - faute de quoi le débat se radicalise au profit des réponses les plus dures.
En Belgique, la loi a été adoptée. Mais une partie de la gauche et du centre francophone - notamment le PTB, Écolo, DéFI et le PS - a voté contre. Un refus qui ne relève pas du hasard, ni d’un simple calcul politique. Il s’inscrit dans une vision du monde cohérente, mais de plus en plus contestée.
Une crainte de l’arbitraire
Pour comprendre cette opposition, il faut d’abord la prendre au sérieux. Les arguments avancés sont connus : une interdiction “à vie” poserait un problème de proportionnalité, risquerait de s’appuyer sur des bases administratives, comme des listes ou des signalements, plutôt que sur des condamnations définitives, et pourrait ouvrir la porte à des dérives dans un État de droit. Ce sont des préoccupations légitimes. Une démocratie ne peut pas fonctionner sur l’arbitraire.
Mais la question ne s’arrête pas là. Car en face, il y a une autre réalité. Celle d’une menace terroriste qui, même si elle fluctue, reste bien présente. Celle d’individus identifiés par les services de sécurité comme dangereux. Celle, enfin, d’une opinion publique qui ne comprend plus pourquoi des mesures de bon sens semblent si difficiles à adopter.
La sécurité n’est pas l’ennemie des droits de l’homme. Elle en est l’une des conditions. La Déclaration universelle des droits de l’homme et la Convention européenne des Droits de l’Homme reconnaissent d'ailleurs le droit de chacun à la vie, à la liberté et à la sûreté de sa personne.
Il faut aussi rappeler une évidence trop souvent oubliée : la sécurité n’est pas l’ennemie des droits de l’homme. Elle en est l’une des conditions. Que vaut la liberté de circuler si les citoyens ont peur dans l’espace public ? Que vaut le droit à une vie familiale normale si des quartiers entiers se sentent abandonnés à la violence, au radicalisme ou à la loi du plus fort ?
La Déclaration universelle des droits de l’homme et la Convention européenne des Droits de l’Homme reconnaissent d'ailleurs le droit de chacun à la vie, à la liberté et à la sûreté de sa personne.
Protéger les plus faibles
Défendre la sécurité des citoyens, surtout des plus fragiles, n’est donc pas une dérive autoritaire par nature. Cela pourrait même être un réflexe profondément social. Car les plus aisés peuvent s’éloigner, se protéger, déménager. Les autres subissent.
En ce sens, une gauche populaire devrait pouvoir dire clairement que l’État de droit ne protège pas seulement les suspects ou les condamnés.
Il protège aussi les victimes potentielles, les familles, les habitants, les enseignants, les policiers, les usagers des transports et tous ceux qui n’ont pas les moyens de privatiser leur sécurité.
Quand la prudence devient impuissance
C’est là que le fossé se creuse. En refusant ce type de dispositif, une partie de la gauche donne le sentiment de privilégier une lecture strictement juridique, presque théorique, au détriment d’une exigence concrète de sécurité. Comme si le risque devait toujours être démontré a posteriori, une fois le pire arrivé.
Or, gouverner, c’est aussi prévenir. L’interdiction de territoire à vie n’est pas une mesure anodine. Elle est dure, radicale, et doit être encadrée. Mais elle répond à une logique simple : lorsqu’un individu a démontré - ou est fortement suspecté - de représenter une menace grave pour la société, celle-ci doit pouvoir se protéger durablement.
Refuser cette logique sans proposer d’alternative crédible pose problème. Car le message envoyé est ambigu : la fermeté serait suspecte, la prudence juridique primerait en toutes circonstances. Ce positionnement a un coût politique.
Il alimente l’idée d’une gauche déconnectée des préoccupations sécuritaires, hésitante face aux menaces les plus graves. Et il laisse un boulevard à ceux qui, à l’inverse, prônent des réponses toujours plus dures, parfois au mépris des libertés fondamentales.
C’est tout le paradoxe. En voulant défendre l’État de droit, une partie de la gauche risque de fragiliser sa propre crédibilité sur un sujet devenu central pour les citoyens. Et dans ce déséquilibre, le débat public se polarise, au détriment d’une approche nuancée et efficace. La vraie question n’est donc pas de choisir entre sécurité et idéologie. Elle est de savoir si l’on est encore capable de concilier les deux.