Patrick Cohen : « Un monde sans journalistes » n’est plus une hypothèse théorique
Sur France Inter, Patrick Cohen a dressé un constat alarmant de l’état des médias français. Entre effondrement du modèle économique, concurrence des plateformes numériques et essor de l’intelligence artificielle, le journaliste redoute une fragilisation durable de l’information professionnelle.
Publié par Harrison du Bus
Résumé de l'article
Patrick Cohen alerte sur la crise profonde des médias et redoute l’émergence d’un monde où les journalistes seraient progressivement remplacés.
À l’occasion d’une journée de mobilisation des salariés de la presse, Patrick Cohen a consacré son éditorial politique sur France Inter à la crise qui frappe l’ensemble du secteur médiatique.
Le journaliste a d’abord évoqué la disparition progressive d’un paysage médiatique qui structurait depuis des décennies la vie démocratique française.
« Un monde s’effondre », a-t-il résumé, en évoquant celui des quotidiens régionaux, des kiosques abondamment fournis et des grands rendez-vous d’information capables de réunir une large partie du pays autour de références communes.
Selon lui, cet espace partagé existe encore, mais son avenir apparaît de plus en plus incertain.
Une crise qui touche tous les acteurs de l’information
Patrick Cohen estime que la difficulté n’épargne désormais aucun secteur. « Tous les producteurs d’information sont aujourd’hui en crise », a-t-il affirmé.
Le journaliste pointe plusieurs phénomènes simultanés : la baisse continue des ventes papier, l’érosion du nombre d’abonnés, le transfert des recettes publicitaires vers les plateformes numériques et les difficultés budgétaires qui affectent également l’audiovisuel.
À cela s’ajoute désormais l’intelligence artificielle, dont l’essor rapide bouleverse les équilibres économiques du secteur.
Selon lui, les groupes de presse supportent toujours les coûts de production de l’information tandis qu’une partie croissante de la valeur créée est captée par les grands acteurs technologiques.
L’intelligence artificielle au cœur des inquiétudes
Patrick Cohen s’est montré particulièrement préoccupé par les conséquences de l’IA générative sur l’emploi journalistique.
Il souligne que ces outils s’appuient largement sur des contenus produits par les rédactions pour entraîner leurs modèles tout en exerçant une pression économique supplémentaire sur les médias traditionnels.
Pour le journaliste, cette transformation risque d’accélérer encore les restructurations déjà observées dans de nombreuses rédactions.
Les syndicats du secteur recensent plusieurs centaines de suppressions de postes depuis le début de l’année, signe selon lui d’une dégradation rapide du modèle économique.
Une question démocratique
Au-delà de la seule situation financière des médias, Patrick Cohen voit dans cette crise un enjeu démocratique majeur.
À moins d’un an de l’élection présidentielle française, il estime que les citoyens auront plus que jamais besoin d’une information fiable, vérifiée et produite par des professionnels. Or, selon lui, les réponses politiques tardent à se concrétiser alors que les difficultés s’accumulent.
i rien n’est fait, au bout de la logique actuelle, ce qui nous attend, c’est un monde sans journalistes.
Patrick Cohen
Le journaliste a notamment regretté que plusieurs réformes envisagées à l’issue des États généraux de l’information n’aient toujours pas trouvé de traduction législative concrète.
« Un monde fragmenté »
Patrick Cohen a conclu son intervention sur une mise en garde particulièrement sombre. « Si rien n’est fait, au bout de la logique actuelle, ce qui nous attend, c’est un monde sans journalistes. »
Il redoute l’émergence d’un paysage informationnel dominé par des créateurs de contenus, des influenceurs ou des commentateurs évoluant dans des univers fermés et de plus en plus polarisés.
« Un monde sans bases factuelles communes, un monde fragmenté composé de Youtubeurs et de commentateurs de chaînes d’opinion en circuit fermé », a-t-il poursuivi avant d’interroger ses auditeurs : « Est-ce un monde désirable ? »
Derrière cette formule volontairement provocatrice, Patrick Cohen pose une question devenue centrale dans de nombreuses démocraties occidentales : comment préserver un journalisme professionnel capable de produire une information indépendante à l’heure où les modèles économiques traditionnels sont remis en cause par la révolution numérique et l’intelligence artificielle ?