Le départ de Quatremer de Libération confirme que les gauches sont devenues irréconciliables (édito)
Le départ du journaliste Jean Quatremer de Libération ravive une fracture ancienne au sein de la gauche française. Douze ans après la théorie des « deux gauches irréconciliables » formulée par Manuel Valls, les divergences idéologiques semblent désormais gagner les médias eux-mêmes.
Publié par Harrison du Bus
Résumé de l'article
Le départ de Jean Quatremer de Libération illustre la fracture des « deux gauches irréconciliables » théorisée par Manuel Valls, désormais visible dans le paysage médiatique.
Lorsque Manuel Valls publiait, en 2014, son ouvrage L'Exigence, il popularisait une formule qui allait durablement marquer le débat politique : celle des « deux gauches irréconciliables ». À l'époque, beaucoup y voyaient une posture destinée à justifier son orientation sociale-démocrate. Douze ans plus tard, force est de constater que son diagnostic trouve un écho bien au-delà du champ politique. Le départ du journaliste Jean Quatremer de Libération en est une illustration jusque dans le paysage médiatique.
Pour Manuel Valls, deux visions de la gauche s'opposaient frontalement. D'un côté, une gauche réformiste, attachée à l'économie de marché mais favorable à sa régulation, convaincue de la nécessité d'un État fort dans les domaines régaliens, favorable au nucléaire civil et refusant de réduire systématiquement la délinquance ou le terrorisme à leurs seules causes sociales.
De l'autre, une gauche plus radicale, critique du capitalisme dans son ensemble, hostile au nucléaire, favorable à une ouverture plus importante des frontières et mettant davantage l'accent sur les déterminismes sociaux et les discriminations dans son analyse des violences.
À l'époque déjà, Valls estimait que ces deux cultures politiques ne partageaient plus suffisamment de références communes pour gouverner ensemble. Depuis, les clivages se sont encore accentués.
Les débats autour de la laïcité, de l'immigration, de l'islamisme, du conflit israélo-palestinien, du nucléaire ou encore de l'Union européenne ont progressivement remplacé les traditionnelles oppositions entre les différentes sensibilités de gauche. Ils sont devenus des marqueurs identitaires. Chaque camp considère désormais que les positions de l'autre ne relèvent plus d'un désaccord politique classique, mais d'une faute morale.
C'est dans ce contexte que le départ de Jean Quatremer de Libération prend une dimension symbolique. Pendant des années, le journaliste a incarné une ligne europhile, républicaine et volontiers critique à l'égard des positions les plus radicales de la gauche française. Ses prises de position lui ont valu des critiques dont les plus virulentes au sein de sa propre rédaction.
Là où les rédactions revendiquaient autrefois le pluralisme interne, les divergences deviennent plus difficiles à assumer publiquement.
Le paradoxe est frappant. Une partie de la gauche radicale fait du pluralisme, de l'inclusion et du « vivre ensemble » des valeurs cardinales. Pourtant, sur le terrain du débat intellectuel, la tolérance envers les voix dissidentes semble parfois se réduire. Dès lors qu'une opinion s'écarte de la ligne majoritaire sur certains sujets sensibles, elle est souvent perçue non comme une contribution au débat, mais comme une remise en cause des valeurs mêmes du collectif.
Cette évolution nourrit un phénomène que l'on peut qualifier de sectarisme politique et médiatique: non pas la simple existence de convictions fortes, légitime en démocratie, mais la difficulté croissante à accepter la coexistence d'opinions minoritaires au sein d'un même espace militant, intellectuel ou médiatique.
Le cas Quatremer dépasse donc la seule histoire d'un journaliste quittant une rédaction. Il révèle une transformation plus profonde de la gauche française. Les fractures décrites par Manuel Valls il y a plus d'une décennie ne concernent plus seulement les partis politiques. Elles traversent désormais les médias, les universités, les associations et plus largement les espaces de production des idées.
Les « gauches irréconciliables » ne sont plus seulement une formule politique. Elles sont devenues une réalité culturelle. Et lorsque même un quotidien historiquement attaché au débat interne voit partir l'une de ses voix les plus singulières, c'est peut-être le signe que cette fracture est désormais consommée.