« Un écosystème s’est installé » : comment l’islam politique a pris racine en Belgique
Dans une analyse dense, le géopolitologue, consultant et essayiste Alexandre del Valle retrace les ressorts historiques, politiques et religieux qui, selon lui, ont permis l’implantation durable de l’islam politique en Belgique, de l’immigration des années 1970 à l’émergence actuelle d’un « islamisme de terrain. »
Publié par Harrison du Bus
Résumé de l'article
— Une lecture de long terme : de l’immigration de travail au tournant du regroupement familial, puis à l’installation durable de populations et de structures religieuses
— Le rôle, selon Alexandre del Valle, des choix politiques et institutionnels dans la structuration d’un islam encadré par des réseaux fréristes et salafistes
— Le passage d’une phase marquée par le terrorisme à une implantation plus diffuse de l’islam politique, électorale, sociale et locale
Sommaire
- Un basculement historique plus qu’un simple fait migratoire
- Le regroupement familial comme clé de voûte
- L’hypothèse d’un calcul électoral de la gauche
- 1978, l’Arabie saoudite et la structuration du culte
- Molenbeek comme symbole, et plus encore comme système
- Du communautarisme à la radicalisation violente
- La Belgique comme plateforme financière et logistique
- La sortie du terrorisme, l’entrée dans l’islam politique
- Des partis islamistes aux élus discrets
- Une réislamisation des populations issues de l’immigration
- La Belgique comme refuge européen
- Une thèse globale, plus politique que descriptive
Dans son analyse, Alexandre del Valle ne parle pas d’un surgissement soudain, ni d’un phénomène réduit aux attentats des années 2010. Son propos est plus ample. Ce qu’il décrit, c’est une sédimentation. Pour lui, l’islam politique en Belgique n’est pas né d’un choc isolé, mais d’un processus lent, nourri à la fois par des choix publics, des calculs partisans et des influences religieuses extérieures. Le résultat, dit-il, est « qu'un écosystème s’est installé ».
Le mot est important. Il dit bien ce qu’il veut montrer : non pas une simple juxtaposition de croyants, de mosquées ou d’élus, mais un milieu structuré, un ensemble de relais, d’habitudes, d’intérêts convergents et de mécanismes de reproduction.
Un basculement historique plus qu’un simple fait migratoire
Le point de départ de son raisonnement se situe dans la transformation du modèle migratoire belge. Del Valle rappelle d’abord qu’avant les grandes vagues migratoires extra-européennes, la Belgique était un pays qu’il décrit comme « globalement blanc, chrétien », marqué certes par ses clivages internes entre Flamands et francophones, par son passé colonial et par la question congolaise, mais nullement par une présence islamique significative.
Sa première idée consiste à dissiper une explication trop commode. Selon lui, la situation belge ne peut pas être rabattue sur l’héritage d’une colonisation musulmane, comme c’est souvent le cas dans certaines analyses consacrées à la France. La Belgique, rappelle-t-il, n’a pas connu ce rapport colonial direct au Maghreb. Si elle est aujourd’hui confrontée aux questions d’islam, de communautarisme, d’islamisme ou d’islamisation, c’est donc par une autre voie.
Cette autre voie, c’est d’abord l’immigration de travail, puis sa transformation progressive en immigration de peuplement. Le tournant, pour lui, se joue autour des années 1974. Il conteste frontalement le récit selon lequel l’Europe aurait alors mis fin à l’immigration de masse. Au contraire, l’immigration s’est poursuivie, mais sous une autre forme. « On est passé d’une immigration de travail à une immigration de peuplement ».
Le changement est considérable. Il ne s’agit plus majoritairement de travailleurs isolés venus temporairement gagner leur vie avant de repartir, mais de populations appelées à s’installer, à faire venir leur famille, à reconstituer sur place des structures durables.
Le regroupement familial comme clé de voûte
Le regroupement familial n’est pas un simple détail administratif. Il est le véritable pivot de la transformation belge. Une fois ce droit consolidé, l’immigration cesse d’être seulement économique pour devenir démographique, sociale, culturelle et politique.
Il insiste d’ailleurs sur la combinaison entre ce regroupement familial, l’extension des droits sociaux et l’accès à la naturalisation qui auraient produit un changement d’échelle. La Belgique serait alors devenue non seulement un pays d’accueil, mais un pays d’installation attractive.
L’hypothèse d’un calcul électoral de la gauche
Del Valle avance que la gauche belge, et en particulier le Parti socialiste, aurait compris très tôt l’intérêt électoral de cette nouvelle immigration, notamment maghrébine, francophone, populaire et dépendante des mécanismes d’aide sociale.
Dans un pays clivé par la question linguistique, l’arrivée de masses nouvelles d’électeurs potentiels francophones aurait pu renforcer structurellement le camp socialiste côté francophone. À ses yeux, l’État social ne se serait pas seulement maintenu pour des raisons idéologiques ; il aurait aussi servi de levier de fidélisation électorale. Ce que Marx appelait « l’opium du peuple » deviendrait ici un instrument de pacification et d’agrégation politique.
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