Un gouvernement minoritaire aux Pays-Bas : bonne ou mauvaise idée ? (Chronique)
Les Pays-Bas ont un jeune et nouveau Premier ministre : Rob Jetten. À la tête d'un gouvernement minoritaire, il se lance dans un jeu d'équilibriste du pouvoir. L'analyse de Pascal Lefèvre, chroniqueur politique indépendant.
Publié par Pascal Lefevre
Résumé de l'article
Combien de temps tiendra le nouveau gouvernement minoritaire néerlandais dirigé par Rob Jetten ? La configuration de cet exécutif apparaît en tout cas bancale dès le départ.
Sommaire
Le nouveau cabinet néerlandais dirigé par le libéral de gauche Rob Jetten a prêté serment le 23 février. Composé de 18 ministres et de 10 secrétaires d’État, ce gouvernement minoritaire, réunissant les libéraux de gauche du Ministre-Président précité (D66), les libéraux de droite de Dilan Yeşilgöz-Zegerius (VVD) et les démocrates-chrétiens de Henri Bontenbal (CDA), devra manœuvrer au Parlement en recherchant, au cas par cas, des majorités alternatives.
Il lui faudra tantôt espérer l’appui de partis de gauche, principalement GroenLinks-PvdA, l’alliance verte-socialiste de Jesse Klaver — a priori la plus ouverte à un soutien externe, pour autant que les propositions soient jugées assez progressistes — tantôt compter sur le soutien de formations de droite, comme JA21. Or, dans un contexte où le pays a un besoin criant de stabilité politique et budgétaire, un tel attelage apparaît davantage comme un pari que comme une garantie de gouvernabilité.
À cet égard, il est légitime de s’interroger sur le nombre et le bilan des récentes expériences de gouvernements minoritaires aux Pays-Bas : ont-elles été couronnées de succès ?
Une formule peu usitée
Depuis la Seconde Guerre mondiale, on ne recense que trois précédents : les Cabinets Van Agt III en 1982, Balkenende III en 2006-2007 et Rutte I en 2010-2012.
Première conclusion : nos voisins du Nord recourent avec parcimonie à ce type de formule, jugée trop aléatoire et institutionnellement fragile.
Par ailleurs, dans deux des trois cas — le troisième cabinet du démocrate-chrétien Dries Van Agt et le troisième cabinet du démocrate-chrétien Jan Peter Balkenende — il s’agissait d’exécutifs de transition, formés à la suite de l’éclatement de coalitions antérieures, chargés principalement d’expédier les affaires courantes, de faire adopter un budget et d’organiser des élections anticipées.
La seule comparaison pertinente demeure dès lors celle du premier gouvernement du libéral de droite Mark Rutte, aujourd’hui secrétaire général de l’OTAN.
Constitué après les élections législatives du 9 juin 2010, qui avaient vu la victoire du VVD et du PVV de Geert Wilders — déjà, et toujours, figure clivante de la vie politique néerlandaise — ce gouvernement minoritaire reposait sur une formule inédite. Faute de pouvoir intégrer le PVV à la coalition, le VVD et le CDA conclurent un accord de gouvernement, complété par un « accord de tolérance » (« gedoogakkoord ») avec le PVV, lequel s’engageait à soutenir l’exécutif de l’extérieur en échange de concessions programmatiques.
L’expérience fut difficile et de courte durée. Installé le 14 octobre 2010, le cabinet démissionna le 23 avril 2012, soit après 557 jours seulement, à la suite d’un désaccord avec le PVV sur les mesures d’assainissement budgétaire à adopter.
S’agissant du gouvernement Jetten, la configuration paraît, à certains égards, encore plus complexe. Toute forme d’accord de tolérance formalisé avec la gauche parlementaire a été explicitement écartée par le VVD, tandis que le soutien de GroenLinks-PvdA ne pourra être envisagé qu’au prix de propositions suffisamment « progressistes » — ce qui ne correspondra pas toujours aux priorités des libéraux de droite.
Pour reprendre une formule devenue célèbre dans la série télévisée « Game of Thrones », « Winter is coming » — « l’hiver arrive ». Reste à savoir si la nouvelle coalition minoritaire néerlandaise saura affronter les tempêtes politiques et budgétaires qui s’annoncent.