À la faveur d’un été brûlant, l’écologisme repart à l’offensive (Analyse)
Après plusieurs années de reflux, la mobilisation climatique tente de retrouver son souffle. Les canicules relancent la convergence des luttes et la défense du Pacte vert européen. Mais l’équation économique, énergétique et géopolitique reste entière.
Publié par Nicolas de Pape
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Résumé de l'article
Les fortes chaleurs ont réveillé une mobilisation climatique qui s’était essoufflée face aux contraintes économiques.
Les défenseurs du Pacte vert dénoncent une dérégulation, tandis que l’Europe cherche à préserver son industrie.
Sans engagement comparable des grandes puissances, elle devra combiner décarbonation réaliste, nucléaire, innovation et adaptation au réchauffement.
Face au mur de la réalité économique, l’intersectionnalité des luttes - notamment climatiques - s’était quelque peu tue. À la faveur de canicules à répétition, elle repart aujourd’hui à l’attaque pour défendre le Pacte vert européen.
Le premier grand rassemblement de la rentrée doit en donner l’illustration. Au moins un millier de personnes sont attendues le 6 septembre à Bruxelles. Artistes, enseignants, étudiants, militants écologistes, féministes, soignants et agriculteurs veulent faire converger leurs revendications autour du climat.
« Si le combat climatique est mort, tous les autres le seront aussi », affirme le chanteur Getch, l’un des initiateurs de la manifestation. Les organisateurs réclament des investissements massifs dans les services publics et la transition écologique. Ils s’appuient notamment sur les conséquences sanitaires des fortes chaleurs. Selon les chiffres qu’ils avancent, la vague de chaleur de juin aurait coïncidé avec 2.000 décès supplémentaires en Belgique et environ 25.000 en Europe.
Le vocabulaire militant retrouve lui aussi sa radicalité. Les organisateurs évoquent un « génocide climatique » et accusent les autorités de déni, d’inaction ou de « pauses environnementales ». C’est de bonne guerre. Mais cette mobilisation ne modifie pas les données fondamentales du problème.
Le Pacte vert confronté à l’économie
Faute de découverte technologique révolutionnaire, réduire rapidement les émissions mondiales de gaz à effet de serre relève de la gageure. L’Union européenne ne représente plus qu’environ 6 % des émissions mondiales. Elle peut montrer l’exemple, mais difficilement infléchir seule la trajectoire climatique. Ne parlons même pas du poids de la Belgique.
Depuis quelque temps, les institutions européennes, poussées par plusieurs États membres, ont donc fait machine arrière sur certains points. L’Allemagne, puissance industrielle aujourd’hui en perte de vitesse, compte parmi les pays les plus attentifs au coût de la transition.
Le Pacte vert a été réaménagé. L’objectif de sortie des voitures thermiques en 2035 a été assoupli. La réindustrialisation face aux puissances américaine et chinoise est redevenue une priorité, notamment à travers le Pacte pour une industrie propre.
Les organisations environnementales parlent, elles, de détricotage. Dans un rapport publié en juillet, le Réseau Action Climat recense près de vingt reculs depuis 2024. Il vise notamment l’allègement du devoir de vigilance des entreprises et des obligations de publication en matière de durabilité. Il redoute une trentaine de révisions supplémentaires.
La juriste Delphine Misonne estime que certaines mesures relèvent moins de la simplification que de la dérégulation. Elle rappelle toutefois que les traités européens imposent toujours aux institutions de protéger le climat, l’environnement et la santé. Les entreprises qui ont déjà investi dans la décarbonation réclament, elles aussi, une certaine stabilité réglementaire.
Une transition fragilisée par les choix énergétiques
L’été brûlant redonne donc de l’énergie aux mouvements écologistes. Mais les difficultés structurelles demeurent. Les énergies renouvelables restent intermittentes et nécessitent des moyens de stockage, des réseaux renforcés et des capacités pilotables. La fermeture de centrales nucléaires, notamment en Allemagne, a encore compliqué l’équation. La France a, de son côté, préservé l’essentiel de son parc d’une cinquantaine de réacteurs mais dont certains ont dû interrompre leur activité en raison de l'assèchement du cours d'eau d'où ils tirent leur capacité de refroidissement.
Surtout, le reste du monde ne semble pas prêt à renoncer aux hydrocarbures. Le président brésilien Lula, pourtant progressiste, s’est réjoui des perspectives pétrolières au large de son pays. L'Argentine dispose d'hydrocarbures de schiste en quantité importante. En Méditerranée orientale, l’Égypte, Israël, le Liban, Chypre, la Turquie et la Grèce regardent avec intérêt les ressources gazières de la région.
En Afrique, les pays riches en pétrole ou en gaz entendent exploiter ces ressources pour financer leur développement. La Libye regorge d'hydrocarbures ainsi que le Nigéria. Ils acceptent difficilement les leçons de morale d’Européens qui ont bâti leur prospérité au fil de plusieurs révolutions industrielles particulièrement carbonées.
L’Europe ne peut pas agir seule
Tant que la Chine, les États-Unis, l’Inde, l'Afrique et la Russie ne placeront pas la réduction des émissions au cœur de leurs choix économiques, l’Europe restera largement impuissante. Elle ne peut sacrifier une prospérité déjà fragilisée alors qu’elle ne possède pas, seule, les moyens de sauver la planète.
Cela ne justifie pas l’inaction. Mais l’Europe doit rééquilibrer ses priorités. Une part croissante des moyens devrait aller à l’adaptation : prévenir les incendies, souvent provoqués par des activités humaines, protéger les villes contre les fortes chaleurs, gérer l’eau et préparer les systèmes de santé avec notamment l'air conditionné dans les hôpitaux et les maisons de repos - aussi coûteux soit-il.
Le climat revient donc au centre du débat politique. La mobilisation peut ralentir certains reculs du Pacte vert. Elle ne fera toutefois pas disparaître la question essentielle : comment réduire les émissions sans accélérer le déclin industriel de l’Europe, tandis que les grandes puissances continuent de privilégier leur croissance et leur sécurité énergétique ?