« 50 personnalités que le MR aurait préférées à Thomas Gadisseux » : la « blague » de la RTBF en conférence de presse
Lors de sa conférence de rentrée, la RTBF a diffusé un visuel intitulé « 50 personnalités que le MR aurait préférées à Thomas Gadisseux », mêlant journalistes, responsables politiques et figures controversées.
Publié par J.PE
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Résumé de l'article
Lors de sa conférence de rentrée, la RTBF a diffusé un visuel intitulé « 50 personnalités que le MR aurait préférées à Thomas Gadisseux », mêlant journalistes, responsables politiques et figures controversées. Présentée sur le ton de l’humour, la séquence provoque un malaise et relance une question plus large : jusqu’où un média de service public peut-il aller, y compris avec l’argent public ?
Lors de sa conférence de rentrée, la RTBF a diffusé un visuel intitulé « 50 personnalités que le MR aurait préférées à Thomas Gadisseux », mêlant journalistes, responsables politiques et figures controversées. Présentée sur le ton de l’humour, la séquence provoque un malaise et relance une question plus large : jusqu’où un média de service public peut-il aller, y compris avec l’argent public ?
L’humour peut tout tenter, dit-on. Pas quand il est porté par une institution financée par tous et qu’il piétine au passage la frontière entre satire, insinuation politique et discrédit professionnel. La conférence de rentrée de la RTBF, organisée ce mercredi dans un climat déjà tendu entre le service public et le MR, a donné lieu à une séquence qui suscite pas mal de stupeur.
Lors d’une présentation assurée par Pierre Scheurette, dans un registre présenté comme humoristique, un visuel a été projeté à l’écran avec ce titre : « 50 personnalités que le MR aurait préférées à Thomas Gadisseux ». Ce dernier est devenu cet été le directeur de l’information de la RTBF. Sur cette image apparaissent, dans un même montage, des journalistes, des responsables politiques, des personnalités médiatiques, des figures sans lien avec la fonction évoquée, et même Poutine…
Le visuel, désormais largement commenté, ne relève pas de la simple maladresse.
Un amalgame choquant
Parmi les visages repris dans ce collage figurent plusieurs journalistes bien connus, comme Martin Buxant, Nawal Bensalem, Demetrio Scagliola, Laurent Haulotte (aujourd’hui devenu directeur de la communication de Boris Dilliès), Dorian de Meeus, Gaspard Grosjean ou encore Pascal Vrebos. On y retrouve aussi des responsables politiques libéraux tels que Georges-Louis Bouchez, David Clarinval, Sophie Wilmès et Valérie Glatigny, ainsi que le directeur du centre d’étude du MR, Corentin de Salle. Le fondateur de notre média 21News, Etienne Dujardin, y apparaît également. L’entrepreneur de renom Fabien Pinckaers (Odoo), qui s’était levé contre une idée de taxation du capital formulée par les Engagés, y apparaît également. Le prince Laurent ou encore le professeur expert en énergie Damien Ernst.
Mais le plus troublant est ailleurs : ce montage ne se contente pas de juxtaposer journalistes et personnalités politiques. Il les place aussi aux côtés de figures sans rapport avec le journalisme ou la direction de l’information, et même de personnalités controversées, comme Gianni Infantino, un dictateur comme Vladimir Poutine, un assassin comme Xavier Dupont de Ligonnès ou des personnalités qui sont en plein procès pour harcèlement sexuel.
C’est précisément ce mélange qui choque. Car sous prétexte de dérision, ce visuel installe une équivalence implicite entre des professionnels de l’information, des responsables politiques, des personnalités médiatiques et des figures utilisées manifestement pour discréditer l’ensemble par contamination symbolique. Ce n’est pas anodin. C’est un procédé.
L’humour n’excuse pas tout
La défense est prévisible : il ne s’agissait que d’humour. Mais cet argument ne résiste pas à l’examen. L’humour a toute sa place dans les médias, y compris dans les institutions. Il peut être mordant, irrévérencieux, provocateur. Mais lorsqu’il en vient à suggérer que des journalistes identifiés seraient, d’une manière ou d’une autre, les préférés supposés d’un parti politique, la plaisanterie change de nature. Elle touche directement à leur indépendance, à leur réputation et à la perception que le public peut avoir de leur travail.
Le problème n’est donc pas seulement celui du mauvais goût. Le problème est l’amalgame. Associer des journalistes professionnels à un parti, puis les fondre dans une galerie où apparaissent aussi des personnalités politiques, des profils extérieurs au secteur et des figures controversées, revient à brouiller délibérément les lignes entre satire, insinuation politique et mise en cause publique. Dans n’importe quelle rédaction sérieuse, une telle construction susciterait déjà un débat. Lorsqu’elle émane du service public, ce débat devient inévitable.
Une séquence qui confirme les critiques adressées à la RTBF
Cette affaire intervient alors que les tensions entre la RTBF et le MR sont déjà fortes. Depuis longtemps, Georges-Louis Bouchez reproche au service public une confusion croissante entre information, commentaire, caricature et positionnement idéologique. En diffusant un tel visuel lors d’un moment institutionnel comme une conférence de rentrée, la RTBF confirme qu’un biais idéologique est présent dans la maison. Interrogé sur cette séquence, un administrateur de la RTBF nous déclare : « C’est une honte, l’humour ne permet pas tout ». Une ancienne administratrice nous confie : « C’est du jamais vu, la RTBF franchit ici un palier. Ce n’est pas parce que l’administrateur-délégué est en fin de mandat ou que cette scène a été présentée par un humoriste que tout est permis. La RTBF n’oserait jamais faire cela au PS ou à Ecolo. Mon téléphone chauffe depuis ce matin et je peux vous dire que même en interne cela pose plus que question. »
Etienne Dujardin, qui est l’une des 50 personnalités choisies par la RTBF, réagit : « En général, j’ai assez peu de problèmes avec l’humour, mais là, ce n’est plus de l’humour, c’est faire passer un message idéologique et le faire sous couvert de l’humour. Je trouve par exemple assez pathétique de coller une étiquette à des journalistes lors d’une conférence de presse de rentrée. D’autre part, que la RTBF ose mettre un assassin ou un dictateur dans le panel est assez ahurissant. Enfin, je pense que sur cette séquence la RTBF marque un but contre son camp. Elle montre une orientation unilatérale dans le cadre d’une conférence de presse de rentrée qui est un cadre officiel. »
La question de l’argent public
Au-delà du contenu même du visuel, une autre interrogation surgit inévitablement : l’argent du service public doit-il servir à ce genre de séquence ?
La question est légitime. La RTBF est financée par la collectivité. Elle ne parle pas seulement en son nom propre : elle agit dans un cadre institutionnel et avec des moyens qui lui sont confiés au nom de l’intérêt général. Dès lors, chaque choix de mise en scène, chaque message projeté lors d’un événement officiel, engage plus qu’une simple liberté de ton. Il engage une conception de la mission du service public.
Or, en l’espèce, il ne s’agit pas d’un dérapage improvisé dans un couloir ni d’une plaisanterie privée. Il s’agit d’un contenu préparé, intégré à une présentation publique diffusée dans un cadre officiel, avec les moyens, le temps et la légitimité d’une grande institution audiovisuelle financée par tous.
C’est là que le malaise s’approfondit. Car si la RTBF revendique, à juste titre, son indépendance et son rôle démocratique, elle doit aussi accepter que le public s’interroge sur l’usage de ses moyens lorsqu’ils servent à produire des montages de ce type.
La question n’est pas de nier tout droit à l’humour. Elle est de savoir si un média de service public peut raisonnablement consacrer de l’énergie, du temps et de la crédibilité institutionnelle à des séquences qui alimentent l’amalgame, la stigmatisation et la polarisation.