Au Maroc, le grand retour des islamistes dans une élection boudée par les électeurs
Le PAM arrive en tête des législatives marocaines avec 97 sièges, devant le RNI d’Aziz Akhannouch et l’Istiqlal. Mais le scrutin est surtout marqué par une abstention de près de 62 % et le spectaculaire retour du PJD islamiste, qui passe de 13 à 54 députés après son effondrement de 2021.
Publié par Harrison du Bus
Résumé de l'article
Le PAM remporte les législatives marocaines avec 97 sièges, devant le RNI et l’Istiqlal. Le scrutin est marqué par près de 62 % d’abstention et le retour spectaculaire du PJD islamiste, qui passe de 13 à 54 députés.
Le Maroc change de premier parti, mais les deux enseignements les plus spectaculaires des élections législatives de mercredi se trouvent peut-être ailleurs. Près de deux électeurs inscrits sur trois ne se sont pas déplacés et les islamistes du Parti de la justice et du développement (PJD), balayés il y a cinq ans, effectuent un retour remarqué au Parlement.
Selon les résultats provisoires annoncés dans la nuit de mercredi à jeudi par le ministre de l'Intérieur Abdelouafi Laftit, le Parti authenticité et modernité (PAM) arrive en tête avec 97 des 395 sièges de la Chambre des représentants. Il devance nettement le Rassemblement national des indépendants (RNI) du Premier ministre sortant Aziz Akhannouch, qui n'en conserve que 66, et l'Istiqlal, qui en obtient 65.
Les trois formations gouvernaient ensemble depuis 2021. Elles conservent à elles seules 228 députés, soit davantage que les 198 nécessaires à la majorité absolue. Mais le rapport de force au sein de ce bloc est profondément modifié : le PAM gagne dix sièges tandis que le RNI en perd 36 et l'Istiqlal 16.
Le spectaculaire retour du PJD
La véritable surprise vient cependant du quatrième parti. Le PJD, formation islamiste qui avait dirigé le gouvernement marocain pendant une décennie avant de subir une déroute historique en 2021, remporte 54 sièges. Il n'en détenait plus que 13.
Le parti multiplie donc par plus de quatre sa représentation parlementaire en cinq ans. Il demeure très loin de ses sommets passés : il avait remporté 107 sièges en 2011 puis 125 en 2016, devenant alors la première force politique du royaume. Mais le résultat de mercredi efface une partie considérable du désastre de 2021 et replace le PJD parmi les principales formations politiques marocaines.
Cette remontée lui permet surtout de retrouver un rôle d'opposition significatif face aux trois partis de la coalition sortante. Le RNI, le PAM et l'Istiqlal avaient dominé la législature précédente après l'effondrement des islamistes.
Le Mouvement populaire arrive ensuite avec 29 députés, devant l'Union socialiste des forces populaires (26), le Parti du progrès et du socialisme (19) et l'Union constitutionnelle (17).
Près de 62 % d'abstention
Mais le chiffre le plus préoccupant pour l'ensemble de la classe politique marocaine est probablement celui de la participation.
Seulement 38,08 % des électeurs inscrits ont voté mercredi, selon les chiffres communiqués par le ministère de l'Intérieur. Près de six millions de personnes se sont rendues aux urnes sur environ 15,8 millions d'inscrits.
Il s'agit d'une chute importante par rapport à 2021, lorsque la participation avait atteint 50,86 %. La comparaison doit néanmoins être nuancée : les législatives de 2021 avaient été organisées simultanément avec les élections communales et régionales, ce qui avait favorisé la mobilisation. En 2016, la participation avait atteint 42,27 %. Il faut remonter à 2007, avec environ 37 %, pour retrouver un niveau inférieur à celui de mercredi.
Le désintérêt est particulièrement marqué parmi les jeunes. Avant le scrutin, l'Associated Press relevait déjà que seuls 15,8 millions des quelque 26,7 millions de Marocains en âge de voter étaient inscrits sur les listes électorales. La campagne s'était déroulée sur fond de difficultés économiques et sociales, avec notamment un chômage des jeunes qui avait atteint 37 % en 2025.
Akhannouch sanctionné, le PAM en tête
Le scrutin constitue en revanche un net revers pour le RNI d'Aziz Akhannouch. Vainqueur des élections de 2021 avec 102 députés, le parti du Premier ministre sortant recule à 66 sièges et perd son statut de première force politique.
Le PAM prend sa place. Créé en 2008, le Parti authenticité et modernité est généralement considéré comme proche de la monarchie. Il avait terminé deuxième en 2016 et en 2021 avant de prendre cette fois la tête du scrutin.
En vertu de la Constitution marocaine, Mohammed VI doit nommer le chef du gouvernement au sein du parti arrivé en tête des élections à la Chambre des représentants. La victoire du PAM lui donne donc la responsabilité de conduire la prochaine majorité.
Le Point avance le nom de Fouzi Lekjaa, actuel ministre délégué chargé du Budget et puissant président de la Fédération royale marocaine de football, parmi les personnalités susceptibles de succéder à Aziz Akhannouch. Cette nomination relève toutefois du roi et n'était pas annoncée officiellement au moment de la publication des résultats provisoires.
Une monarchie davantage exposée ?
Pour Le Point, la faiblesse de la participation comporte également une conséquence institutionnelle : elle pourrait placer davantage la monarchie au premier plan face au mécontentement social.
Le magazine rappelle qu'une partie des protestataires du mouvement de jeunesse « Gen Z 212 » avait refusé l'année dernière de considérer Aziz Akhannouch comme son interlocuteur et s'était directement tournée vers Mohammed VI. L'analyse est que plus les institutions partisanes et gouvernementales perdent leur capacité à canaliser les attentes de la population, plus le roi se retrouve directement sollicité comme arbitre.
Cette lecture doit être distinguée du résultat électoral lui-même. Le système politique marocain accorde dans tous les cas au souverain des pouvoirs considérables, notamment dans les domaines stratégiques, tandis que le gouvernement et le Parlement disposent de compétences propres dans le cadre de la Constitution de 2011.
Le résultat de mercredi produit ainsi un tableau politique contrasté : les trois partis qui gouvernaient ensemble conservent arithmétiquement une majorité confortable, mais le parti du Premier ministre sortant subit un net recul, le PJD islamiste retrouve une opposition substantielle et une majorité écrasante des électeurs inscrits a choisi de ne soutenir personne. C'est sans doute cette dernière donnée qui constitue le principal avertissement du scrutin marocain.