Belgique : l’impasse fiscale et le courage manquant de la réforme (Chronique)
Face à une pression fiscale record et à une dérive budgétaire persistante, la Belgique s’enferme dans une logique politique où l’augmentation des recettes l’emporte systématiquement sur la réforme des dépenses.
Publié par Fouad Gandoul
Résumé de l'article
Notre chroniqueur Fouad Gandoul analyse l’impasse budgétaire belge, entre pression fiscale record, inefficacité de la dépense publique et blocages politiques structurels.
La politique budgétaire obéit à une asymétrie décrite dès 1965 par Mancur Olson dans La Logique de l'action collective. Augmenter un impôt disperse le coût sur des millions de contribuables inorganisés. Réformer une dépense heurte toujours un groupe concentré, mobilisé et vocal. Le résultat est invariable : quelle que soit la rhétorique initiale, nos gouvernements choisissent la voie la moins coûteuse politiquement, celle des recettes nouvelles. Le FMI l'a encore rappelé pour l'accord De Wever dans son rapport Article IV de février 2026, qui invite explicitement Bruxelles à privilégier la réduction des dépenses courantes plutôt que l'alourdissement des prélèvements.
Une pression fiscale record sans résultats
La Belgique ne peut plus se payer ce confort. Les recettes fiscales totales ont atteint 42,6 pour cent du PIB en 2024 selon l'OCDE, ce qui place le pays au cinquième rang des trente-huit États membres, juste derrière le Danemark, la France, l'Autriche et l'Italie. Le coin fiscal sur le travail d'un salarié célibataire s'élève à 52,5 pour cent en 2025, selon le rapport Taxing Wages 2026 publié fin avril. C'est le niveau le plus élevé de l'OCDE, contre une moyenne de 35,1 pour cent. Ce n'est plus un simple écart, c'est un gouffre structurel.
Pourtant, avec cette pression record, le déficit public a atteint 5,3 pour cent du PIB en 2025 selon le rapport annuel 2025 de la Banque nationale de Belgique, le plus élevé de la zone euro après la France. La dette publique frôle les 107 pour cent et pourrait dépasser 120 pour cent du PIB en 2030 selon les projections du Bureau fédéral du Plan. Après Moody’s et Fitch, Standard & Poor’s a également abaissé la note de crédit de la Belgique de AA à AA-. Ce déclassement reflète une confiance moindre dans la gestion de la dette et signale aux marchés financiers que le risque lié aux prêts accordés au pays a légèrement augmenté. Depuis juillet 2024, la Belgique est sous procédure européenne pour déficit excessif. Continuer à taxer un contribuable déjà champion de l'OCDE est économiquement absurde. L'alternative est connue, mais systématiquement refusée: réformer la dépense.
Une dépense élevée mais peu efficace
L'étude de référence de la Banque nationale, publiée en 2021, a cartographié l'écart avec nos voisins. Les dépenses publiques belges s'élevaient à 52,1 pour cent du PIB en 2019, contre 47 pour cent en moyenne dans la zone euro. L'excédent ne se trouve ni dans la sécurité sociale ni dans la santé, contrairement au cliché dominant, mais dans trois catégories précises: services publics généraux (plus 1,8 point de PIB), affaires économiques (plus 2,3 points) et enseignement (plus 1,3 point). Dans son rapport annuel 2025, la Banque nationale conclut sans ambiguïté: malgré leur niveau élevé, les dépenses publiques belges s'accompagnent souvent d'une qualité et d'une efficacité relativement faibles.
Le classement IMD de compétitivité confirme ce diagnostic. La Belgique a reculé de six places en un an pour atteindre la 24e position mondiale en 2025, parmi les chutes les plus marquées du top 30, avec une dégradation prononcée sur le pilier Government Efficiency. Les charges d'intérêts illustrent l'urgence: elles sont passées de 8,85 milliards d'euros en 2022 à 13,88 milliards en 2024, soit une progression de 57 pour cent en deux ans, et représentent désormais 2,26 pour cent du PIB contre 1,89 pour cent en moyenne dans la zone euro. Cette dynamique va s'accélérer à mesure que les obligations émises à bas taux arriveront à échéance.
Le cercle vicieux des subventions et niches fiscales
Regardons le cœur du dysfonctionnement. Les subventions et aides à l'investissement aux entreprises ont totalisé 25 milliards d'euros en 2024, environ 4 pour cent du PIB et 1,5 point de plus que la moyenne des voisins, selon une analyse de la Banque nationale d'octobre 2025. Les deux tiers, soit près de 17 milliards, sont des subventions salariales ou exonérations de précompte professionnel destinées à compenser la pression fiscale extrême sur le travail. Traduisons: nous taxons tellement le salaire que nous devons ensuite rembourser massivement les employeurs pour qu'ils restent compétitifs. Un économiste y verrait un cas d'école d'inefficacité allocative.
La dépense fiscale présente le même syndrome. L'inventaire fédéral des niches reste incomplet, non consolidé entre niveaux de pouvoir, et rarement soumis à évaluation rigoureuse. Le Bureau fédéral du Plan a démontré en 2022 que plusieurs incitants à la recherche et au développement octroyés via l'impôt des sociétés, notamment la déduction pour revenus d'innovation, ne génèrent pas de R&D additionnelle et produisent même des effets d'éviction, alors qu'ils pèsent de plus en plus lourdement sur les recettes. L'écart de TVA belge, estimé par la Commission européenne dans son rapport de décembre 2025, représentait encore 5,23 milliards d'euros de recettes non perçues en 2023, soit 12,3 pour cent du rendement théorique, contre 9,5 pour cent en moyenne dans l'Union. La Belgique se classe au 21e rang sur 27 États membres.
Une paralysie politique organisée
Voilà l'origine de la paralysie. Il ne s'agit ni de fatalités géographiques ni de chocs externes. Ce sont des choix, ou plutôt l'absence de choix, répétés depuis trente ans. Le modèle belge fonctionne selon une logique de Saint-Nicolas permanente: distribuer des niches fiscales aux uns, des subventions aux autres, des emplois aux troisièmes, sans jamais évaluer, sans jamais abolir, sans jamais trancher. Chaque parti politique protège sa clientèle. Chaque niveau de pouvoir protège son périmètre. Le contribuable moyen paie deux fois: une fois pour financer la distribution, une deuxième fois sous forme d'administration défaillante.
La particratie en est le moteur. Les commissions parlementaires négocient plus qu'elles ne contrôlent. Les cabinets ministériels court-circuitent l'administration. Les accords budgétaires se règlent en nuits blanches, sans analyse coût-bénéfice sérieuse. Les spending reviews coordonnées par le SPF BOSA depuis 2019, pourtant techniquement solides, restent sans suivi politique contraignant, comme l'OCDE et la BNB le soulignent régulièrement.
Les cinq ruptures nécessaires
Sortir de cette spirale exige cinq ruptures concrètes. Primo: introduire des clauses de caducité automatique pour toute dépense fiscale, conditionnées à une évaluation indépendante du Bureau fédéral du Plan ou de la Cour des comptes. Secundo: fermer l'écart de TVA en exploitant pleinement la facturation électronique B2B obligatoire depuis janvier 2026, complétée par un contrôle basé sur le risque et le système d'e-reporting en temps réel prévu pour 2028. Tertio: abattre les subventions salariales en parallèle d'une baisse réelle des charges, euro pour euro, pour briser le circuit circulaire. Quarto: rendre les spending reviews contraignantes, avec obligation pour le gouvernement de motiver tout rejet dans un délai de six mois. Quinto : conclure un pacte de consolidation entre le fédéral et les entités fédérées, assorti de sanctions, sur le modèle du Stabilitätspakt autrichien.
Aucune de ces cinq mesures n'est techniquement difficile. Toutes sont politiquement lourdes, parce qu'elles exigent de dire non à des clientèles installées. C'est précisément là le test du bon gouvernement. Une démocratie mature ne se mesure pas à sa capacité de distribuer, mais à sa capacité de refuser ce qu'elle ne peut plus se permettre. Taxer encore, ce serait capituler devant la facilité. Réformer enfin, ce serait gouverner.