"Bruxelles compte autant qu'Anvers" : Denis Ducarme interpelle Bart De Wever sur la lutte contre le narcotrafic
Denis Ducarme renvoie le PS bruxellois à ses responsabilités dans la crise sécuritaire qui frappe la capitale, tout en plaidant pour une réponse collective face au narcotrafic. Le député MR interpelle également le Premier ministre Bart De Wever, qu'il invite à faire de Bruxelles une véritable priorité nationale.
Publié par Demetrio Scagliola
Résumé de l'article
- Denis Ducarme estime que la réponse politique face au narcotrafic à Bruxelles est « en dessous de tout » et pointe une responsabilité socialiste après des décennies de pouvoir dans la capitale.
- Il interpelle Bart De Wever et demande que la sécurité à Bruxelles devienne une « priorité nationale », estimant que la capitale doit compter autant qu’Anvers.
- Le député MR réclame beaucoup plus de moyens pour la police et une présence « systématique », « continue » et visible dans les quartiers touchés par le trafic.
21 News: Denis Ducarme bonjour. Les fusillades entre narcotrafiquants ont repris à Bruxelles. Que vous inspire la réponse du politique à cette crise sécuritaire ?
Denis Ducarme : Je trouve la réponse politique en dessous de tout, parce que ce n'est pas en se renvoyant la balle qu'on trouvera une solution. Il faut dire les choses clairement : il y a une responsabilité socialiste à Bruxelles, et ce n'est ni politicien ni polémique de le dire. J'avais d'ailleurs ouvert de grands yeux quand j'avais entendu, à l'époque, le ministre-président Rudi Vervoort expliquer qu'il n'y avait pas de problème de sécurité à Bruxelles. Bien sûr qu'il y a un problème de sécurité à Bruxelles, et il s'est encore aggravé depuis la fin du Covid avec le développement du narcotrafic.
Si l'on regarde les chiffres des deux dernières années civiles complètes, il y a eu 100 fusillades dans chacune de ces années. Et ici, on est déjà à 66 fusillades. Cela représente pratiquement deux fusillades par semaine dans la Région bruxelloise. Donc il y a aujourd'hui une réponse qui est obsolète au regard de la gravité des faits.
Si on compare avec d'autres capitales européennes, notamment à travers les statistiques d'Eurostat, Bruxelles se retrouve dans la situation la plus grave. Ce ne sont pas simplement des chiffres à comparer d'une année à l'autre, ce sont aussi des statistiques à lire sur le plan international. Il y a donc un très, très grave problème à Bruxelles, et aujourd'hui il n'est pas résolu.
21 News: : Quelle solution préconisez-vous pour lutter efficacement contre ce problème ?
Denis Ducarme : Je pense d'abord qu'il faut une réponse en matière de sécurité qui soit adaptée. C'est pour cela que la fusion des zones de police à Bruxelles est importante. Je veux d'ailleurs dire tout le bien que je pense de Bernard Quintin, qui a réussi à faire avancer ce dossier à la Chambre malgré un contexte bruxellois difficile.
Pourquoi est-ce important ? Parce qu'on pourra enfin avoir une réponse plus cohérente. Jusqu'à présent, à Bruxelles, on continue à avoir des bourgmestres qui gèrent les questions de sécurité un peu à l'ancienne, comme s'il s'agissait encore de fiefs séparés, alors qu'on fait face à une menace moderne : le narcotrafic. Une réponse produite à partir d'une entité plus unifiée sera plus adaptée à la gravité des faits.
21 News: : Vous estimez aussi que le fédéral ne prend pas suffisamment le sujet au sérieux ?
Denis Ducarme : Il y a une responsabilité passée, évidemment. Quand on a exercé le pouvoir pendant vingt ans à l'échelle de la Région, et pendant très longtemps dans la majorité des communes bruxelloises, il faut assumer sa part de responsabilité. C'est un fait. Il y a eu un manquement.
Mais je ne veux pas me limiter à la polémique ou aux petites phrases sur les réseaux sociaux, qui sont devenus une véritable poubelle d'arguments. Je pense qu'il faut aujourd'hui une réponse collective. Et j'estime que si une situation pareille se déroulait à Anvers, il y aurait une réaction beaucoup plus rapide. Quand il y a eu des problèmes liés au port d'Anvers, on a très vite vu une mobilisation. Ici, je constate que ce n'est pas le cas.
21 News: Vous voulez dire que le Premier ministre ne considère pas cela comme une priorité nationale ?
Denis Ducarme : Le Premier ministre est le Premier ministre du pays. Bruxelles compte autant qu'Anvers. J'attire donc son attention sur ce sujet : il faut faire de la sécurité à Bruxelles une priorité nationale.
21 News: Tous les observateurs le disent, la police manque de moyens…
Denis Ducarme: Je me suis battu pendant des années pour qu'on investisse davantage dans la Défense, pour qu'on passe enfin le cap des 2 % du PIB. Pendant plus d'une décennie, et probablement plus de quinze ans, la Belgique a été quasiment la lanterne rouge de l'OTAN en matière d'investissements dans la défense. Cela a affaibli considérablement nos capacités.
Aujourd'hui, la menace russe doit être prise très au sérieux, bien entendu. Mais dans le même temps, quand on parle de 20 à 22 milliards d'investissements pour la Défense, et que Bernard Quintin ne ressort qu'avec 60 millions pour la police lors de la dernière négociation budgétaire, il faut quand même se poser des questions. Les narcotrafiquants, eux, ne sont pas une menace étrangère: ils sont sur le territoire. Ils agissent ici et maintenant. Il faut donc investir beaucoup plus dans la police.
21 News: : Il faudrait donc rééquilibrer les moyens, un peu moins pour la Défense et plus pour la police?
Denis Ducarme : Ce que je dis simplement, c'est qu'il y a eu un gros investissement en matière de Défense, parce qu'il existe une menace qu'il faut prendre au sérieux. Mais il y a aussi une menace intérieure immédiate. Les narcotrafiquants sont là. Ils occupent le terrain. Ils brutalisent des quartiers. Et donc oui, il faut beaucoup plus de moyens pour la police.
21 News: : Concrètement, comment lutter contre les narcotrafiquants ? Avec des drones par exemple, comme annoncé par le ministre-président bruxellois Boris Dilliès?
Denis Ducarme : Il a raison, mias ça ne suffira pas. La réponse passe par une présence systématique. Il faut être là, physiquement, dans les points difficiles, avec des postes mobiles, avec une présence continue, et pas seulement avec des patrouilles qui passent. Il faut tenir le terrain, reprendre les zones sensibles et, si nécessaire, élargir progressivement le dispositif. Mais cela demande des ressources humaines importantes.
21 News: : Faut-il aussi utiliser l'armée en soutien ?
Denis Ducarme : Non, ce n'est pas le rôle de l'armée. Le vrai sujet, c'est la capacité de mettre en place des dispositifs adaptés avec des ressources humaines suffisantes. Si on ne met pas en place une présence forte sur le territoire pour faire reculer les zones aujourd'hui contrôlées et brutalisées par les dealers et les narcotrafiquants, on n'y arrivera pas.
Je pense aussi qu'il faut tirer des enseignements d'expériences étrangères. Quand Rudy Giuliani est arrivé à New York, la ville était dans une situation très difficile. Ils ont mis en place la fameuse politique de la vitre brisée, ils ont regagné du terrain et ils ont fait reculer à la fois la criminalité et le trafic. Si cela a été possible à New York, cela doit être possible à Bruxelles.
Aujourd'hui, il existe des capitales européennes qui restent très sûres malgré le développement du narcotrafic. On le voit dans les comparaisons européennes. Mais en Belgique, on continue à se renvoyer la faute et chacun y va de sa petite recette. Pourtant, il existe déjà un plan national contre les drogues, il existe un commissariat national aux drogues. Ce qu'il manque, ce sont plus de policiers sur le terrain, donc plus de moyens.
Bernard Quintin se bat pour obtenir ces moyens. Mais il faudrait aussi qu'au niveau des zones de police locales, ainsi qu'au niveau des responsables politiques bruxellois, on entre enfin dans une logique collective, plutôt que d'essayer d'affaiblir celui qui demande des moyens supplémentaires.
Charleroi : augmentation des infractions liées au trafic de drogues
21 News: : On le sait, le trafic de drogue ne concerne pas seulement Bruxelles, mais aussi d'autres grandes villes wallonnes. Que constatez-vous là-bas ?
Denis Ducarme : Oui, bien sûr. Et ce que je voudrais dire d'emblée, c'est que ce qui se passe aujourd'hui à Bruxelles pend au nez de Liège et de Charleroi. Le rapport statistique 2025 de la police fédérale montre qu'il y a encore une augmentation de 6,2% des infractions liées aux drogues à Charleroi, et pourtant, on était déjà dans des chiffres très élevés.
Pour être très clair, à Charleroi aussi, la situation est déjà grave. On n'en est pas forcément encore au même niveau de violence visible qu'à Bruxelles, mais il y a déjà de vraies zones de tension, y compris dans l'hypercentre, entre le Palais des Beaux-Arts et l'hôtel de ville, à la Ville-Haute. Tout le monde le sait.
« Je constate une forme d’impuissance publique face aux narcotrafiquants »
21 News: : La réponse politique de la majorité communale carolo (PS-Engagés) vous semble-t-elle suffisante ?
Denis Ducarme : Même lorsqu'il y a une mobilisation, on reste trop souvent dans les grandes déclarations plutôt que dans les actes. Il faut bien constater aujourd’hui une impuissance publique face aux trafiquants. C'est cela que je dénonce aujourd'hui face au narcotrafic, que ce soit à Bruxelles ou à Charleroi : une incapacité de la puissance publique à reprendre du territoire pour le sécuriser.
On n'y arrive plus. C'est cela, la réalité. C'est aussi pour cela qu'il y a des commerces qui ferment dans les centres-villes, et que des habitants ou des visiteurs désertent certaines zones. Il y a aujourd'hui une promesse de sécurité à tenir, et elle n'est pas rencontrée.
Moi, j'appelle à une dynamique collective pour faire reculer le narcotrafic. Les petites phrases sur les réseaux sociaux, visant tel ou tel adversaire, ne produisent rien. Quand je parle de dynamique collective, cela veut dire qu'à l'échelon local, il faut mettre plus d'argent dans les budgets de sécurité. Cela vaut pour Charleroi comme pour Bruxelles. Et cela veut aussi dire que Bart De Wever doit se rendre compte que Bruxelles a besoin de moyens supplémentaires en matière de sécurité.
À Bruxelles, on a sous-investi dans la sécurité pendant vingt ans. Au niveau régional, on a parfois préféré financer d'autres structures avec des moyens qui auraient dû servir plus directement à la sécurité. Si on revenait sur cinq ou dix années d'utilisation de certaines enveloppes budgétaires liées à la sécurité à Bruxelles, il y aurait matière à scandale. Je le dis parce que j'ai travaillé ce dossier : de l'argent destiné à la sécurité a été utilisé à d'autres fins. C'est aussi cela que l'on paie aujourd'hui.
Et sur le plan local, il y a également eu un sous-investissement, parfois pour des raisons idéologiques, parfois par inconscience.
21 News: À Charleroi, on répond que la ville n'a pas les moyens d'investir davantage...
Denis Ducarme : C'est toujours un choix. Aujourd'hui, il manque pratiquement 10 % de policiers au cadre à Charleroi. Cela veut dire qu'on n'a pas réussi non plus, sur le plan des ressources humaines, à mettre en place une politique suffisamment efficace. Quand il manque 10 % des effectifs, on ne peut pas faire correctement le travail en matière de sécurité.
Et puis il y a aussi des avancées au niveau fédéral. Dans l'accord de gouvernement, il y a pour la première fois, alors qu'on en parle depuis vingt ans, une réforme de la norme KUL. C'est un dispositif qui devrait permettre d'aider davantage les zones qui ont aujourd'hui beaucoup plus à faire, notamment en raison du narcotrafic, que ce qui était prévu au moment où cette norme a été définie.