« C'est la corruption généralisée qui a détruit le Congo » : le constat du professeur Kisangani (interview exclusive)
Professeur de science politique à Kansas State University, Emizet François Kisangani livre à 21News son analyse de l'histoire économique du Congo. De la colonisation belge aux nationalisations de Mobutu, il revient sur les choix politiques qui, selon lui, ont conduit à l'appauvrissement du pays.
Publié par Philippe Lamair
Résumé de l'article
Dans un entretien à 21News, le professeur Emizet François Kisangani analyse le déclin économique du Congo et le rôle de la corruption depuis l'indépendance.
Emizet François Kisangani est un professeur de science politique d'origine congolaise enseignant à la Kansas State University.
Il a publié plusieurs ouvrages de référence, notamment Guerres civiles dans la République démocratique du Congo : 1960-2010 et Le Congo belge en tant qu'État développementiste, une étude qui réexamine les performances économiques de l'époque coloniale et leurs impacts structurels. Ses analyses vont souvent à l'encontre des idées reçues sur la colonisation belge au Congo.
Emizet François Kisangani était de passage à Bruxelles à l'invitation de l'association Mémoires du Congo. Philippe Lamair l'a rencontré pour 21News.
21News : En quelques mots, quelles sont les caractéristiques des différentes époques de l'histoire contemporaine du Congo ? Sous Léopold II, pendant la colonisation belge, puis depuis 1960, après l'indépendance ?
Professeur Kisangani : Sous Léopold II, nous avions un monarque absolu. L'État indépendant du Congo, c'était vraiment son propre domaine, qui ne dépendait de personne. Mais sous le Congo belge, le monarque était ce qu'on appelle un monarque constitutionnel.
Nous avions un système différent de celui de Léopold II. Ce système était régi par le Parlement belge. Le Parlement belge avait son mot à dire sur tout ce qui concernait le Congo belge. Cela explique pourquoi le Congo belge s'est développé différemment de l'État indépendant du Congo et du Congo après l'indépendance.
Après l'indépendance, si nous commençons par la période de 1960 à 1965, durant cette période chaotique, il y avait ce que je peux appeler un système proto-démocratique. Mais ce système proto-démocratique a été interrompu par Mobutu, qui a instauré un autre système que je peux qualifier de dictatorial. Un empereur absolu, comme Léopold II, avec quelques distinctions, jusqu'à ce qu'il soit chassé du pouvoir par les mouvements rebelles.
Ensuite, ce que nous trouvons après Mobutu reste, par certains aspects, associé à son régime. Pas sur tous les points, parce qu'une fois Kabila fils élu, nous savons très bien qu'il a ensuite essayé d'instaurer un système monarchique, un système absolu, jusqu'à ce que l'Église catholique parvienne à lui faire comprendre qu'il ne pouvait pas briguer un troisième mandat.
Ce sont les deux systèmes que j'appellerais monarchique et parlementaire que nous avons vécus au Congo.
21News : Quelles sont les caractéristiques de la colonisation belge de 1908 à 1960 ?
Professeur Kisangani : C'est ce que j'ai développé dans mon livre. La première caractéristique que nous trouvons au Congo belge, c'est l'existence de deux sortes de justice. Il y avait la justice pour les Blancs et la justice imposée aux Noirs.
La justice pour les Blancs était liée à un État de droit. C'est-à-dire que le ministre des Colonies n'avait pas les pleins pouvoirs. Il devait toujours en référer au Parlement sur ce qui se passait au Congo.
Le ministre des Colonies, s'il voulait imposer des politiques économiques propres au Congo, pouvait aussi se heurter à l'opposition des gouverneurs généraux. Cette collaboration entre les différentes institutions donnait au système certaines vertus démocratiques.
Mais la justice imposée aux Noirs dépendait du droit coutumier découlant des anciens empires ou royaumes.
Ce droit coutumier dépendait aussi de l'administration directe et de l'administration indirecte. Dans l'administration directe, le gouvernement belge imposait des chefs coutumiers. Dans le système indirect, les anciens empereurs et les anciens rois parvenaient à maintenir la stabilité politique dans le cadre de ce qu'on appelait le droit coutumier.
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