De « Touche pas à mon pote » à « Free Palestine », qui façonne les engagements de la jeunesse ? (chronique)
Derrière les slogans et les mobilisations, qui fixe les convictions et les limites du débat ? L’engagement des jeunes pose la question de la récupération politique et de la place laissée à l’esprit critique. Une chronique d’Alain Schenkels.
Publié par Alain Schenkels
Résumé de l'article
Les réseaux de SOS Racisme, les campagnes de LFI et du PTB ainsi que les formations de Comac permettent d’examiner les usages partisans des causes collectives. L’auteur critique l’utilisation politique de l’accusation de génocide à Gaza et les rapprochements avec la Shoah, tout en questionnant la responsabilité des adultes dans la transmission de l’histoire.
Une cause, un symbole, quelques mots immédiatement reconnaissables. Dans les années 1980, la petite main jaune de « Touche pas à mon pote » permettait d’afficher son opposition au racisme. Aujourd’hui, « Free Palestine » rassemble une partie de la jeunesse autour d’un autre combat.
Les situations diffèrent, mais une question traverse les décennies :
Qui oriente le besoin d’engagement des jeunes et à quelles fins politiques ?
Le désir de défendre une cause mérite considération. Refuser une injustice, vouloir protéger des victimes, chercher une utilité à son engagement constituent des aspirations respectables. Mais les organisations politiques peuvent aussi chercher à tirer parti de ce désir d’engagement.
Si l’émotion rassemble rapidement, la compréhension d’un conflit demande davantage de temps.
Le problème commence lorsque ceux qui prétendent éveiller les consciences fournissent surtout des conclusions à reprendre. Une jeunesse peut alors apprendre les mots d’une cause avant d’en connaître l’histoire. Elle sait quel slogan scander, mais dispose-t-elle toujours des moyens de discuter ce qu’il signifie ?
La main jaune et ses relais politiques
.
SOS Racisme naît en octobre 1984. Le badge, les artistes et les rassemblements musicaux donnent à l’antiracisme une visibilité considérable. Pour beaucoup de jeunes, porter la petite main jaune constitue un geste sincère. Ils expriment une conviction sans nécessairement connaître les parcours et les ambitions des organisateurs.
Derrière cette mobilisation existent pourtant des réseaux politiques. Le politiste Philippe Juhem1 a étudié le parcours de Julien Dray2 et des militants qui l’entouraient, de l’extrême gauche au Parti socialiste. Ses travaux montrent comment l’engagement étudiant et antiraciste a contribué à construire des positions et des carrières politiques. La mobilisation morale pouvait aussi produire des bénéfices partisans.
Cela ne rendait pas chaque adhérent complice d’un calcul. C’est précisément la distinction à garder à l'esprit. La sincérité des participants peut coexister avec la stratégie des dirigeants. Le succès d’une cause ne dispense jamais d’examiner ceux qui l’organisent, les relais dont ils disposent et l’usage qu’ils font de cette influence.
« Free Palestine » ne constitue pas une organisation comparable à SOS Racisme. Le slogan rassemble des associations, des citoyens, des collectifs et des partis aux objectifs divers. Le parallèle porte sur une mécanique possible, celle d’un besoin d’engagement que des acteurs organisés cherchent à orienter et à convertir en force politique.
De l’indignation à l’encadrement partisan
En France, LFI assume la place de la Palestine dans sa mobilisation. Son bilan de campagne européenne de 2024 associe les conférences sur le conflit, la défense des étudiants mobilisés et ses activités électorales. La « solidarité » internationale entre dans une stratégie de campagne, cette articulation mérite examen.
En Belgique, le PTB, parti d’extrême gauche, dispose de relais explicitement liés à son organisation. RedFox s’adresse aux élèves du secondaire, Comac aux étudiants de l'enseignement supérieur. Leur appartenance partisane n’a rien de clandestin. Elle rappelle cependant que certaines mobilisations de jeunes rencontrent des structures dont l’objectif dépasse la seule défense d’une population étrangère.
.
Les étudiants avaient toujours raison et ont toujours gagné
Peter Mertens, secrétaire général du PTB
Un exemple précise cette orientation.
Pour un weekend d’études annoncé en novembre 2025, Comac proposait d’aborder l’histoire d’Israël comme un projet colonial, dans une formation consacrée à l’impérialisme. Le cadre interprétatif précédait donc la discussion. Quelle place une telle formation réserve-t-elle aux faits et aux arguments qui contredisent cette lecture ?
La célébration de la jeunesse peut elle-même encourager les certitudes. En octobre 2024, Peter Mertens, secrétaire général du PTB, rapprochait les mobilisations étudiantes pour Gaza de celles contre la guerre du Vietnam et l’apartheid. Il ajoutait que « les étudiants avaient toujours raison et ont toujours gagné ».
Une formule flatteuse, mais une singulière leçon d’esprit critique. Aucun âge ne garantit la justesse d’une position.
Ces faits établissent un encadrement et une volonté d’influence. S'ils ne prouvent pas que chaque étudiant obéit à un parti, ils justifient, en revanche, d’interroger la récupération. À quel moment une organisation aide-t-elle des jeunes à réfléchir ? À quel moment leur demande-t-elle surtout de confirmer ses propres convictions ?
L’accusation devient alors le point de départ obligatoire.
Celui qui la discute risque de devoir prouver sa compassion avant même de présenter ses arguments. Une conviction politique acquiert ainsi la force d’un interdit moral. Que reste-t-il de l’apprentissage du débat lorsque le désaccord devient suspect ?
Des spécialistes face aux certitudes militantes
Les usages politiques d’un terme dont la force peut mobiliser l’opinion avant toute démonstration.
Yann Jurovics, juriste
En juin 2025, l’historien Vincent Duclert3 jugeait contre-productive la focalisation sur le mot « génocide », comme si les accusations de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité ne suffisaient pas à justifier une mobilisation.
Le juriste Yann Jurovics4 conteste, pour sa part, la qualification appliquée à Gaza et dénonce les usages politiques d’un terme dont la force peut mobiliser l’opinion avant toute démonstration.
Leurs positions diffèrent, mais leur confrontation devrait nourrir la réflexion des jeunes militants. Quelle formation politique leur propose-t-on si les analyses qui dérangent les slogans restent hors du débat ?
Joël Kotek, professeur émérite à l’Université libre de Bruxelles (ULB) et spécialiste de la Shoah, conteste la qualification de « génocide » à Gaza. Lors de son interview ce 22 octobre dans 21News, il déclarait : « Depuis la Shoah, le génocide est devenu le seul crime qui compte, le "label ultime du mal". Toute souffrance collective aspire à ce statut. Une injustice n'est plus visible si elle ne se dit pas en ces termes. Les catégories intermédiaires, crime de guerre ou crime contre l'humanité, semblent ne plus suffire, alors qu'elles ne sont pas moins graves. »
La mémoire retournée contre les victimes
L’accusation contre Israël peut soulager la culpabilité européenne liée à la Shoah.
Le rapprochement avec le nazisme ajoute un autre danger. Dans une tribune publiée en novembre 2024, le juriste Yann Jurovics et l’historien Iannis Roder 5 avancent que l’accusation contre Israël peut soulager la culpabilité européenne liée à la Shoah.
Assimiler Israël aux bourreaux nazis peut offrir une commode inversion des rôles. Ce rapprochement permettrait alors de relativiser la responsabilité historique européenne dans la persécution et l’extermination des Juifs. Il utilise la mémoire de l’extermination pour produire une condamnation absolue.
Le glissement devient plus grave encore lorsqu’il atteint les Juifs du monde entier. Aucun Juif de Belgique ou de France, ni aucun sportif ou artiste n’a à répondre des décisions du gouvernement israélien. Exiger de lui une justification ou une désolidarisation revient à lui attribuer une responsabilité collective.
Ceux qui prétendent former la jeunesse à l’antiracisme devraient combattre cette logique sans ambiguïté.
La responsabilité des adultes se mesure aussi à ce qu’ils acceptent de rappeler lorsque cela dérange leur camp.
Les victimes palestiniennes méritent protection. Les victimes israéliennes ne doivent pas disparaître du récit.
L’histoire du conflit ne commence ni à la première image partagée sur un téléphone, ni au premier slogan entendu dans une manifestation.
La mainmise politique progresse lorsque l’organisation choisit à la fois la cause, son vocabulaire et les limites du désaccord. De la main jaune aux mobilisations pour la Palestine, il faut donc examiner le rôle de ceux qui orientent ces mobilisations autant que les motivations de ceux qui y participent.
Un jeune doit pouvoir défendre une cause, questionner ses porte-paroles et refuser leurs consignes sans perdre sa place dans le groupe. Les adultes qui sollicitent son engagement devraient commencer par lui garantir cette liberté.
Sources :
1 Philippe Juhem, « Entreprendre en politique. De l’extrême gauche au PS : la professionnalisation politique des fondateurs de SOS-Racisme », Revue française de science politique, vol. 51.
2 Sur le parcours de Julien Dray, de la Ligue communiste révolutionnaire au Parti socialiste, et son rôle dans la fondation de SOS Racisme, voir l’étude de Philippe Juhem, citée en note 1.
3 Vincent Duclert, tribune parue dans Le Monde du 11 juin 2025.
4 Yann Jurovics, « Génocide, succès et dilution d’une notion », novembre 2024, et tribune cosignée avec Iannis Roder.
5 Yann Jurovics et Iannis Roder, « Conflit israélo-palestinien : “Parler de génocide quand il s’agit de guerre, c’est s’interdire de comprendre les événements” », Le Monde, 14 novembre 2024.