Coup de grâce pour le “wokisme”
Le “wokisme” semble avoir connu ses plus belles heures. Ce terme fourre-tout, désignant une forme de pensée progressiste qui a rencontré un large écho ces dernières années et qui se concentre sur les inégalités sociales, l’identité et l’inclusion, paraît peu à peu se reléguer dans les marges de la société. Cette évolution s’inscrit dans un contexte historique plus large. Le wokisme, très sensible aux questions de langage et de pouvoir, a prospéré durant une période exceptionnelle de relative paix. Une fois l’État islamique vaincu et avant l’invasion russe de l’Ukraine, le monde semblait se replier sur lui-même. En l’absence de menace extérieure immédiate, les activistes woke se sont concentrés sur l’identité, le langage et la pureté morale.
Publié par Dominique Dewitte
Résumé de l'article
-Le wokisme recule, fragilisé par le retour des tensions géopolitiques et le désengagement progressif des grandes entreprises vis-à-vis des politiques DEI.
-Des figures comme Alex Karp incarnent ce basculement vers un monde où puissance et performance reprennent le pas sur les priorités identitaires.
La fin du DEI
Dans le Financial Times, Janan Ganesh a récemment observé que le déclin du wokisme coïncide avec le retour d’une géopolitique dure. Alors que le langage de guerre refait surface en Europe, nous pourrions bientôt nous étonner de ce que nous considérions comme évident au cours de la dernière décennie.
Dans le monde des entreprises aussi, sous la pression de l’administration de Donald Trump, les multinationales prennent de plus en plus leurs distances avec le wokisme et le DEI (Diversity, Equity and Inclusion), son bras politique et institutionnel, qui cherchait à orienter les entreprises via règles et quotas. Goldman Sachs a ainsi décidé en février 2026 de supprimer tous les critères DEI, y compris la race et l’identité de genre, dans la sélection de ses cadres. Target, Disney et Amazon avaient déjà pris des décisions similaires.
En Europe, une telle dynamique reste limitée. Unilever fut en 2024 la seule grande entreprise à réduire explicitement ses objectifs DEI, sous la pression des actionnaires. Siemens, Deutsche Bank et Mercedes-Benz ont depuis confirmé le maintien de leurs politiques de diversité. En Belgique, aucune entreprise n’a publiquement rompu avec le DEI – moins par résistance que par indifférence structurelle : à peine 7 % des entreprises européennes ont réellement développé une stratégie DEI.
Du provocateur à l’idéologue
Dans ce contexte, un homme s’impose comme figure de proue anti-woke : Alex Karp, CEO de Palantir. Personnage controversé, connu pour ses déclarations tranchées et son comportement atypique, il fut en novembre 2025 le premier dirigeant à qualifier explicitement son entreprise d’anti-woke, lors d’une conférence avec analystes où Palantir affichait une croissance annuelle de 63 %.
Depuis, Karp a franchi un cap. Le 18 avril 2026, Palantir a publié sur X (anciennement Twitter) un manifeste en 22 points, résumé de son livre The Technological Republic. Ce texte – vu plus de 30 millions de fois – appelle la Silicon Valley à abandonner le wokisme et ce qu’il qualifie de “pluralisme creux”, pour se tourner vers la puissance dure, la technologie de défense et un Occident réarmé. Il plaide aussi pour le service militaire universel et considère le désarmement de l’Allemagne et du Japon après la Seconde Guerre mondiale comme excessif.
Les réactions ont été vives. Des philosophes y ont vu du technofascisme. L’économiste Yanis Varoufakis a alerté sur le risque de drones tueurs pilotés par l’IA. Le média Engadget a parlé de “divagations techno-militaristes”. D’autres y lisent au contraire un réalisme géopolitique assumé.
Reste que l’argument en faveur de Karp s’est complexifié. Si Palantir avait connu une ascension boursière spectaculaire, son action a reculé d’environ 18 % en 2026, dans un contexte de correction du secteur tech et de polémique autour du manifeste. Les revenus, eux, restent solides, avec une croissance de 70 % au quatrième trimestre 2025. L’anti-wokisme n’est donc pas automatiquement rentable, mais il n’est plus non plus un risque commercial.
Une responsabilité interne
Les activistes woke portent aussi une part de responsabilité dans leur marginalisation. Plutôt que de cibler de véritables adversaires, ils ont souvent attaqué les hésitants et les dissidents – souvent proches idéologiquement mais jugés insuffisamment alignés. Le cas de l’autrice J.K. Rowling en est emblématique : pour avoir contesté, dans le débat transgenre, la primauté systématique de l’identité de genre sur le sexe biologique, elle a été la cible de tentatives de “cancel”.
Ce schéma se retrouve en géopolitique : les tensions naissent souvent entre entités culturellement proches mais divergentes. L’Ukraine, partagée entre racines russes et aspiration occidentale. Taïwan, à la fois chinois et démocratique. Même les attaques verbales de populistes américains contre l’Europe suivent cette logique : on vise moins ses ennemis que ses alliés naturels.
Une génération sacrifiée
Les conséquences sociales de cette période commencent à apparaître. Dans les milieux culturels, académiques et technologiques, on parle désormais d’une “génération perdue”. Les chiffres sont éloquents.
Au magazine américain The Atlantic, les hommes blancs représentaient 53 % du personnel en 2013 et 89 % étaient blancs ; en 2024, ces proportions sont tombées à 36 % et 66 %. À Université Harvard, la part d’hommes blancs dans les parcours menant à une titularisation en sciences humaines est passée de 39 % en 2014 à 18 % en 2023.
Un basculement est à l'oeuvre : celui d’un monde où la puissance, la géopolitique et la performance reprennent le dessus sur les symboles moraux.
Chez Google, ils représentaient près de la moitié des effectifs en 2014 contre moins d’un tiers en 2024. Chez Amazon, la part d’hommes blancs parmi les cadres intermédiaires est passée de 55,8 % en 2014 à 33,8 % en 2024. L’année 2014 apparaît rétrospectivement comme un tournant : celle de l’institutionnalisation du DEI aux États-Unis.
Dans ce contexte, les propos de Karp, aussi controversés soient-ils, apparaissent moins comme une simple provocation que comme un symptôme. Ils signalent un basculement : celui d’un monde où la puissance, la géopolitique et la performance reprennent le dessus sur les symboles moraux. Si le wokisme fut un produit de la paix, le monde actuel semble en quête d’autre chose. Reste à savoir si la réponse proposée par Karp en est une, ou simplement une nouvelle forme d’idéologie portée par une élite qui en a les moyens.