Du silex à l’intelligence artificielle : qui écrit réellement ? (carte blanche)
De l’outil d’écriture à l’intelligence artificielle, une réflexion sur ce qui distingue encore une œuvre humaine d’une production générée par la machine. Carte blanche de Johann Dizant, auteur et directeur de l'Institut des Filles de Marie.
Publié par Contribution Externe
Résumé de l'article
De l’outil d’écriture à l’intelligence artificielle, une réflexion sur ce qui distingue encore une œuvre humaine d’une production générée par la machine.
L’auteur canado-haïtien Thélyson Orélien se retrouve au cœur d’une polémique. Son roman C’était ça ou mourir, en lice notamment pour le prix Goncourt, est soupçonné d’avoir été écrit avec l’aide de l’intelligence artificielle.
Au-delà de cette polémique et sans préjuger de l’authenticité de son travail, une question mérite d’être posée : l’intelligence artificielle constitue-t-elle une révolution dans l’histoire de l’écriture ou simplement une nouvelle étape de son évolution ?
L’évolution des outils d’écriture
Du silex au roseau, du roseau à la plume, de la plume au stylo, du stylo-bille à la machine à écrire, de la machine à écrire à l’ordinateur, du correcteur orthographique à l’intelligence artificielle…
Au-delà de leur fonction commune, chacun de ces outils a transformé notre manière d’écrire et, peut-être, notre manière de penser.
Umberto Eco avait déjà réfléchi à la manière dont l’ordinateur modifiait notre rapport à l’écriture. La facilité avec laquelle nous pouvons supprimer, déplacer, corriger ou réécrire une phrase influence nécessairement notre style.
Les répétitions disparaissent, les « qui » et les « que » sont traqués, les phrases raccourcies. À force de rechercher la fluidité, ne risquons-nous pas de perdre une part de notre singularité ?
Pas certain que Victor Hugo aurait trouvé un éditeur en 2026 !
L’intelligence artificielle et l’écriture
Aujourd’hui, l’intelligence artificielle constitue une nouvelle étape de cette évolution. Elle ne se contente plus de faciliter l’écriture : elle peut proposer des mots, construire des phrases, organiser des idées et même imiter un style.
Mais jusqu’à présent, derrière chacun de ces outils, il y avait une intelligence humaine.
Qu’elle soit celle d’un ami, d’une amie, d’une épouse, d’un époux, d’un collectif, d’une secrétaire, d’un secrétaire ou d’un éditeur, l’écriture n’a jamais été une aventure exclusivement solitaire.
Derrière les mots d’un auteur se cachent parfois les regards, les conseils, les corrections et les idées de celles et ceux qui l’ont accompagné.
L’écrivain n’a jamais été seul face à ses mots.
Pendant des millénaires, l’homme a inventé des outils pour écrire sa pensée.
Aujourd’hui, il a inventé un outil capable de lui proposer ce qu’il pourrait penser.
Alors, comment distinguer demain une œuvre née d’une intelligence humaine d’une production générée par une intelligence artificielle ?
Faudra-t-il créer une plateforme sur laquelle les auteurs seraient invités à écrire leurs œuvres, permettant de conserver la trace de chaque lettre, de chaque correction, de chaque hésitation et du temps consacré à leur création ? Une sorte de carnet de bord numérique qui témoignerait du cheminement d’une pensée, de la sincérité d’une démarche et, pourquoi pas, du génie de son auteur.
J’espère évidemment toucher des dividendes pour cette idée qui vient tout droit de mon cerveau !
Faudra-t-il imposer une typographie différente pour les textes produits par l’intelligence artificielle, comme une signature visible de son intervention ?
Faudra-t-il développer des détecteurs suffisamment puissants pour qu’aucun doute ne subsiste sur l’origine d’un texte ?
Ou faudra-t-il simplement accepter que l’intelligence artificielle puisse produire cent, mille, voire davantage de livres par jour, au risque de noyer les œuvres humaines dans un océan de productions automatisées ?
Deux mondes littéraires
Peut-être verrons-nous émerger deux mondes littéraires : celui de l’intelligence humaine, l’IH, et celui de l’intelligence artificielle, l’IA.
Deux mondes, deux démarches, deux rapports à la création.
L’un où l’écriture demeure le fruit d’une expérience humaine, de ses émotions, de ses contradictions, de ses maladresses et de ses fulgurances.
L’autre où la machine peut produire, assembler et multiplier les textes à une vitesse que l’être humain ne pourra jamais égaler.
Et entre ces deux mondes, le public.
Un public qui devra faire ses choix, non seulement en fonction de ce qu’il lit, mais peut-être aussi en fonction de ce qu’il souhaite reconnaître derrière les mots.
Car si l’intelligence artificielle peut désormais écrire une histoire, l’histoire de celui qui écrit conserve-t-elle encore une importance ?
Et si la véritable révolution de l’intelligence artificielle n’était pas qu’elle transforme notre écriture, comme tant d’autres outils l’ont fait avant elle, mais qu’elle nous oblige désormais à nous poser une question fondamentale :
Y a-t-il encore un être humain derrière chaque production ? Au public de faire son choix. Avec, je l’espère, toute son intelligence humaine.