Le roman d'Orélien soupçonné d’être écrit par IA : Nora Hamadi y voit une volonté de « cancel » un homme noir
Alors que les soupçons d’utilisation de l’IA entourant le roman de Thélyson Orélien s’accumulent, Nora Hamadi estime sur Franceinfo qu’une « volonté d’effacer » cet auteur « noir, haïtien » pourrait être à l’œuvre. Une lecture qui a fait bondir Françoise Degois.
Publié par Harrison du Bus
Résumé de l'article
Alors que les soupçons d’utilisation de l’IA autour du roman de Thélyson Orélien s’accumulent, Nora Hamadi évoque sur Franceinfo une possible volonté d’« effacer » un auteur « noir, haïtien ». Françoise Degois dénonce une racialisation de l’affaire.
La polémique autour de Thélyson Orélien aurait pu rester littéraire et technologique. Elle est désormais également devenue politique. Alors que les indices alimentant les soupçons d'un recours à l'intelligence artificielle pour écrire C'était ça ou mourir se multiplient, la journaliste Nora Hamadi a estimé sur Franceinfo qu'il fallait aussi s'interroger sur l'identité de celui qui se retrouve au centre des accusations.
🔴 🗣️ Thélyson Orélien accusé d'avoir utilisé l'IA : "On pointe un homme noir, haïtien (...) qui nous parle de l'exil (...) On sent bien qu'il y a quelque chose, sans doute d'une volonté d'effacer ce monsieur", estime la journaliste @NoraHamadi. #AvantLe20h #canal16 pic.twitter.com/EhAZH8euVR
— franceinfo (@franceinfo) September 23, 2026
« Qui est-ce qu'on pointe ? On pointe un homme noir, haïtien, qui a immigré au Canada et qui nous parle de l'exil, de trajectoire d'exil », a-t-elle déclaré.
Et la journaliste va plus loin : derrière l'ampleur prise par l'affaire se trouverait peut-être « quelque chose, sans doute aussi d'une volonté d'effacer ce monsieur, eu égard au message qu'il porte ».
Une analyse qui a immédiatement suscité la réaction de Françoise Degois. « Alors là, c'est pas possible, de tels arguments ! Quel rapport avec le fait que Thélyson Orélien soit noir ? », s'est insurgée l'éditorialiste sur X. « C'est fatigant de tout racialiser, essentialiser. »
Alors là, c'est pas possible, de tels arguments ! Quel rapport avec le fait que Thélyson Orélien soit noir ? C'est fatigant de tout racialiser, essentialiser.
Françoise Degois
Alors là , c’est pas possible , de tels arguments !
— francoise degois (@francoisedegois) September 24, 2026
Quel rapport avec le fait que Thelyson Orelien soit noir ?
C’est avant tout un écrivain qui a triché en 2012 en plagiant Louis Pauwels , et les preuves sont accablantes et en utilisant l’IA pour écrire un texte salué par les… https://t.co/hoCcs5vuey
Des soupçons qui se sont considérablement renforcés
Depuis le début de la polémique, le dossier a sensiblement évolué. Tout était parti lundi d'un compte X anonyme, « Balance ton Claude », qui affirmait avoir soumis différents extraits de C'était ça ou mourir au logiciel américain Pangram. Celui-ci les identifiait comme ayant été générés par intelligence artificielle.
Avez-vous entendu parler de ce roman ? C’est le « phénomène de la rentrée littéraire ». Il est lauréat du Prix Fnac, du Prix Méduse, du Prix Première Plume, fortement pressenti pour le Prix Renaudot, et il est en lice pour les prix Goncourt, Femina, Médicis et Décembre. Ah oui,… pic.twitter.com/9evcXrPyFD
— Balance ton Claude (@Pangramed) September 21, 2026
Pris isolément, le résultat était évidemment insuffisant pour établir que le roman avait réellement été écrit avec une IA. Les logiciels de détection ne sont pas infaillibles et peuvent produire des faux positifs.
Mais d'autres vérifications sont depuis venues alimenter les soupçons. Le service « Vrai ou Faux » de Franceinfo a lui-même soumis au logiciel Pangram différents passages du roman : textes de longueurs variables, dialogues, descriptions et même paragraphes mêlant français, anglais et espagnol. Selon Franceinfo, le résultat a été identique dans chaque cas : Pangram attribuait 100 % des mots à une intelligence artificielle.
Le média rappelle par ailleurs que deux études universitaires récentes, publiées en 2025 et 2026, ont placé Pangram en tête des outils de détection étudiés, avec un taux de faux positifs très faible.
Cela ne suffit toujours pas à démontrer les conditions dans lesquelles le livre a été écrit. Mais l'affaire ne repose désormais plus seulement sur quelques captures d'écran publiées par un compte anonyme.
Les 59.488 mots du roman passés au crible
Une entreprise française spécialisée dans la détection de contenus générés par intelligence artificielle, Lucide.ai, affirme avoir poussé l'expérience beaucoup plus loin. Elle a analysé l'intégralité des 59.488 mots de l'édition québécoise du roman : 34 chapitres et un épilogue.
Son verdict est spectaculaire : 34 des 35 parties ressortent avec un taux de contenu généré de 100 %, la dernière atteignant 96,7 %. Quatre analyses réalisées sur de très grands blocs du roman ont également donné 100 %.
Lucide.ai a ensuite cherché à vérifier plusieurs hypothèses susceptibles d'expliquer un faux positif. Trois textes de Thélyson Orélien publiés en 2013 et 2014, donc avant la diffusion des IA génératives grand public, ont été soumis au même détecteur : ils ont été classés à 0 % de contenu généré.
Des œuvres littéraires ont également été testées, tout comme environ 5.000 mots provenant de dix best-sellers de 2026, notamment de Virginie Grimaldi, Pierre Lemaitre, Amélie Nothomb, Guillaume Musso et Mélissa Da Costa. Lucide affirme qu'ils ont eux aussi été reconnus comme humains.
Il faut néanmoins maintenir une précaution essentielle : Lucide.ai commercialise elle-même un détecteur et les performances qu'elle revendique reposent notamment sur ses propres tests. Surtout, l'entreprise reconnaît expressément qu'un tel logiciel ne peut constituer à lui seul la preuve de la manière dont un livre a été écrit.
Pour le déterminer avec certitude, il faudrait notamment disposer des brouillons, fichiers datés et historiques de versions du manuscrit.
Thélyson Orélien dément catégoriquement
L'auteur, lui, nie tout recours à l'intelligence artificielle. « Je n'ai jamais utilisé l'intelligence artificielle pour produire des textes », a-t-il assuré au quotidien québécois La Presse. Il affirme pouvoir écrire de la même manière avec un simple stylo et explique certaines particularités de son style par son travail sur le rythme et la répétition.
Grasset maintient également sa « confiance absolue » dans son auteur et souligne qu'une première version du manuscrit aurait été achevée dès 2019, avant l'apparition publique de ChatGPT. La maison d'édition avait initialement dénoncé des « fake news », avant de défendre une écriture nourrie notamment de traditions littéraires haïtiennes et caribéennes.
Le doute n'est donc pas juridiquement ou matériellement levé. Mais un autre élément est venu compliquer sérieusement la défense de l'auteur.
Un ancien plagiat, cette fois établi
Des internautes ont commencé à examiner les anciens écrits de Thélyson Orélien. Et une découverte a depuis été vérifiée par le service CheckNews de Libération. En 2012, Orélien avait publié sur le site de Radio-Canada un texte intitulé Où va le monde. Celui-ci lui avait ensuite permis de remporter un prix du public.
Or, le texte reprend très largement la préface du Matin des magiciens, le célèbre ouvrage de Louis Pauwels et Jacques Bergier publié en 1960. Les premières phrases sont identiques et de larges passages correspondent presque intégralement au texte original.
Libération, qui ne saurait être soupçonné d'appartenir aux « figures extrêmement conservatrices » évoquées par Nora Hamadi, titre désormais sans précaution particulière : « le texte soumis par Thélyson Orélien était un plagiat de Louis Pauwels ».
D'autres écrits anciens d'Orélien font également l'objet d'accusations de plagiat. Le Journal de Montréal a notamment relevé des ressemblances concernant une lettre publiée en 2013 dans La Presse et un texte antérieur du quotidien philippin The Philippine Star. Ces nouveaux cas doivent néanmoins être distingués du plagiat de Pauwels déjà vérifié indépendamment.
« On pointe un homme noir, haïtien »
C'est dans ce contexte que Nora Hamadi est intervenue sur Franceinfo. La journaliste a d'abord replacé la polémique dans le contexte de l'éviction d'Olivier Nora de la direction de Grasset et estimé que le travail éditorial réalisé sous sa direction pouvait également être visé.
Puis son raisonnement s'est déplacé vers l'identité de l'auteur. « On a un compte qui est anecdotique, qui est relayé par des figures extrêmement conservatrices, qui pointent cette bouillie IA, et de fait, ça s'adresse à qui ? Qui est-ce qu'on pointe ? On pointe un homme noir, haïtien, qui a immigré au Canada et qui nous parle de l'exil », a-t-elle déclaré.
Nora Hamadi prend néanmoins soin de préciser : « Je ne suis pas en train de dire est-ce qu'il a ou pas utilisé l'IA. » Elle s'interroge plutôt sur la possibilité de « disqualifier un auteur », voire de le « cancel », jusqu'à « finalement effacer son œuvre ».
Et conclut : « On sent bien qu'il y a quelque chose, sans doute aussi d'une volonté d'effacer ce monsieur, eu égard au message qu'il porte. »
« Quel rapport avec le fait que Thélyson Orélien soit noir ? »
C'est précisément ce raisonnement qui a fait bondir Françoise Degois. L'ancienne journaliste de France Inter estime que l'origine de l'écrivain ne change rien aux questions posées par son travail.
« En gros, s'il s'appelait Jean Dupond et était né à Metz d'une mère bretonne bretonnante et d'un père berrichon depuis 50 générations, ce serait exactement pareil », écrit-elle.
« C'est fatigant de tout racialiser, essentialiser », poursuit-elle, estimant que les éléments concernant l'ancien plagiat sont « accablants ».
L'essayiste Eugénie Bastié voit, elle, dans l'affaire une autre dimension : celle d'une possible humiliation du milieu littéraire parisien si l'utilisation massive de l'IA venait finalement à être démontrée.
Elle rapproche l'affaire de la célèbre mystification de Roland Dorgelès qui, en 1910, avait fait produire une toile par un âne auquel un pinceau avait été attaché à la queue avant de la présenter comme une œuvre d'art.
Pour Bastié, l'ironie de l'affaire Orélien résiderait dans le fait que des critiques littéraires prestigieux auraient salué un texte dont de simples internautes auraient ensuite détecté les caractéristiques supposément artificielles.
En 1910, Roland Dorgelès attacha un pinceau à la queue d’un âne, en remuant celle-ci l’âne peint un tableau intitulé Et le soleil s’endormit sur l’Adriatique. Le tableau est célébré par la critique et on baptise même un nouveau mouvement : « l’excessivisme ».
— Eugénie Bastié (@EugenieBastie) September 24, 2026
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