Expulsions : quand l’Algérie laisse à la France la charge de ses ressortissants indésirables
Condamné à 13 ans de prison pour avoir rejoint Daech en Syrie, Tewffik Bouallag ne veut plus vivre en France et demande son départ pour l’Algérie. Paris souhaite également l’éloigner. Mais depuis sa libération en avril, Alger ne l’a toujours pas réadmis.
Publié par Harrison du Bus
Résumé de l'article
Condamné à treize ans de prison pour avoir rejoint Daech, Tewffik Bouallag veut quitter définitivement la France pour l’Algérie. Mais Alger ne l’a toujours pas réadmis, quatre mois après sa libération.
Il ne veut plus de la France et la France ne veut plus de lui. Sur le papier, l’éloignement de Tewffik Bouallag devrait donc être l’un des dossiers les plus simples auxquels puisse être confrontée l’administration française. C’était sans compter sur l’Algérie.
Cet ancien combattant de Daech, condamné en France à treize ans de réclusion criminelle, demande désormais lui-même à rejoindre l’Algérie. Pourtant, quatre mois après sa sortie de prison, il demeure au centre de rétention administrative de Lesquin, dans le Nord, faute de réadmission par les autorités algériennes, rapporte France 3 Centre-Val de Loire.
L’affaire pourrait presque relever de l’absurde administratif si elle ne concernait pas un homme autrefois considéré par les autorités françaises comme « dangereux et susceptible d’agir sur le sol français ».
Parti rejoindre Daech en Syrie
Né à Dreux en 1983, Tewffik Bouallag avait quitté la France pour la Syrie entre 2013 et 2014 afin de rejoindre les rangs de Daech.
Interpellé à son retour, il avait été décrit par Bernard Cazeneuve, alors ministre de l’Intérieur, comme un individu dangereux. En 2019, la justice l’a finalement condamné en appel à treize années de réclusion criminelle, assorties d’une période de sûreté des deux tiers, pour association de malfaiteurs terroriste criminelle.
Libéré en avril dernier après avoir purgé sa peine, l’homme de 43 ans a immédiatement été placé en centre de rétention dans la perspective de son éloignement.
Et contrairement à de nombreux étrangers visés par une mesure d’expulsion, Tewffik Bouallag ne cherche nullement à rester en France.
« Depuis mon placement en centre de rétention, je demande à plusieurs reprises à être renvoyé en Algérie, conformément à mon souhait de quitter définitivement la France. À ce jour, cette situation n’a toujours pas été résolue », explique-t-il dans un mail.
« Je ne me suis jamais senti français »
Le cas est d’autant plus singulier que Bouallag possédait autrefois la nationalité française, mais a lui-même demandé à être libéré de ses liens d’allégeance avec la France.
Son attachement à son pays de naissance ne semblait alors guère ambigu. « Je ne me suis jamais senti français et je le serai jamais », écrivait-il à la préfecture de l’Indre, dans une lettre reproduite avec ses fautes par le JDD.
Il souhaite aujourd’hui partir définitivement pour l’Algérie et tente même, selon son avocat, d'effectuer personnellement les démarches nécessaires auprès du consulat algérien pour obtenir un passeport.
La France souhaite son départ. L’intéressé souhaite son départ. Mais celui-ci reste impossible tant que les formalités nécessaires à sa réadmission en Algérie n'aboutissent pas.
Son avocat, Me Romain Ruiz, décrit ainsi un « problème insoluble » qu’il attribue notamment à des « raisons politiques et diplomatiques ».
Les expulsions vers l’Algérie s’effondrent
L'affaire intervient en effet dans un climat de profonde détérioration des relations franco-algériennes, dont la coopération consulaire constitue depuis plusieurs mois l'un des principaux points de friction.
Les chiffres sont particulièrement éloquents. En 2025, seulement 263 ressortissants algériens ont été expulsés de France, soit quatre fois moins que l'année précédente.
Dans le même temps, les Algériens représentent une proportion considérable des étrangers placés en centre de rétention. Selon la Cimade, environ un tiers des quelque 16.000 personnes retenues en France dans l’attente d’un éloignement sont de nationalité algérienne.
Le blocage ne saurait toutefois être imputé uniquement à Alger dans le cas de Bouallag. Anaïs Place, avocate et coprésidente de l’Association pour le droit des étrangers, pointe également la responsabilité de l’administration française. Celle-ci connaissait la date de sortie de prison du condamné et aurait, selon elle, dû engager les démarches auprès des autorités consulaires algériennes six mois auparavant.
Un cas qui résume l’impasse franco-algérienne
Reste une situation particulièrement difficile à justifier politiquement : un ancien combattant de Daech ayant purgé sa peine, ne possédant plus la nationalité française et déclarant lui-même ne s’être « jamais senti français » demeure physiquement en France alors qu’il réclame son départ pour l’Algérie.
Cette fois, il n'est question ni d'un recours destiné à empêcher une expulsion, ni d'un étranger refusant de quitter le territoire, ni d'une personne cherchant à conserver coûte que coûte son droit au séjour. Le principal intéressé demande lui-même à partir.
L'affaire dépasse dès lors largement le cas personnel de Tewffik Bouallag. Alors que les expulsions de ressortissants algériens ont été divisées par quatre en un an, elle illustre crûment les conséquences concrètes de la dégradation de la coopération entre Paris et Alger : même lorsqu'un individu condamné pour terrorisme veut quitter la France, son éloignement peut se transformer en casse-tête diplomatique.