Foire du Livre : le Centre Jean Gol écarté pour des raisons de « sécurité », le MR dénonce une censure politique
Exclu de la Foire du Livre de Bruxelles après vingt-six ans de présence continue, le Centre Jean Gol, think tank du Mouvement réformateur, se voit refuser son stand au nom de la sécurité. Une décision que son directeur scientifique, Corentin de Salle, qualifie de « scandale » et qu’il conteste tant sur le fond que sur le plan juridique. « L’absurde, c’est qu’on nous exclut parce que d’autres sont violents. C’est exactement le contraire de ce que devrait faire une démocratie sûre d’elle-même. »
Publié par Nicolas de Pape
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Résumé de l'article
Écarté de la Foire du Livre au nom de la sécurité, le Centre Jean Gol du MR dénonce une exclusion politique disproportionnée et sans menace avérée. Son directeur scientifique, Corentin de Salle, annonce une possible action en justice pour défendre la liberté d’expression et un engagement contractuel de plus de 20 ans.
À dix jours de l’ouverture de la Foire du Livre, la décision a fait l’effet d’une déflagration dans le paysage politico-culturel bruxellois. Pour la première fois depuis plus d’un quart de siècle, le Centre Jean Gol ne pourra pas tenir de stand – à moins d’un retournement judiciaire de dernière minute. Les organisateurs invoquent des raisons de sécurité et la nécessité de préserver un équilibre entre liberté d’expression et protection des exposants et du public.
Une justification que Corentin de Salle réfute point par point.
« Il n’y a aujourd’hui aucune menace, aucune protestation annoncée, aucun signal des autorités laissant penser que la situation serait dangereuse », affirme-t-il. Selon lui, les tensions très vives observées l’été dernier ont largement décru avec la fin de la guerre à Gaza, qui constituait l’un des principaux facteurs de crispation. « Si un risque existait, la police préconiserait des mesures proportionnées, comme un renforcement de la sécurité, pas une interdiction pure et simple. »
Une exclusion préparée de longue date
Pour le directeur scientifique du Centre Jean Gol, la décision n’est ni soudaine ni isolée. « C’est la troisième année consécutive que nous devons négocier notre présence. » Les années précédentes, les frictions portaient déjà sur le contenu des conférences. Une discussion sur le wokisme avait ainsi failli être annulée, le simple usage du mot étant jugé trop « polarisant » par les organisateurs. L’an dernier, une conférence consacrée au bilan du président argentin Javier Milei avait également suscité des protestations d’exposants anonymes, au point que l’événement n’avait été maintenu qu’après d’âpres négociations, quelques heures avant son ouverture.
Cette année, explique Corentin de Salle, les organisateurs ont pris les devants. « Ils nous ont contactés il y a deux ou trois mois. J’ai même proposé une conférence non polémique sur le développement technologique de la Chine. C’était déjà une forme de démission intellectuelle. Mais ils ont fini par dire que la simple tenue de notre stand posait problème, en raison de ce qui s’était passé à Liège avec des groupes antifas. »
À ses yeux, la volonté d’exclure le Centre Jean Gol était présente dès le départ. Il rappelle qu’au début des années 2000, les quatre grands partis démocratiques disposaient d’un stand à la Foire du Livre. Le PS, le CDH puis Ecolo se sont ensuite retirés, notamment pour des raisons de coût. « Nous, nous sommes toujours restés, parce que nous produisons des livres, des études, des analyses. Nous avons un vrai contenu intellectuel à proposer. »
"Ils n’oseraient jamais refuser un auteur comme Salman Rushdie pour des raisons de sécurité, car ils passeraient pour des lâches »
Dans la lettre adressée au Centre Jean Gol, longue de huit pages, l’argument central avancé par la Foire reste la sécurité, au nom de la protection des exposants et des familles. Une justification jugée disproportionnée. « Il doit y avoir une hiérarchie des principes. La liberté d’expression prime. Ils n’oseraient jamais refuser un auteur comme Salman Rushdie pour des raisons de sécurité, car ils passeraient pour des lâches », tranche Corentin de Salle.
Les organisateurs évoquent également des précédents, notamment les tensions autour du stand des éditions Le Ring et de l’essayiste Zineb El Rhazoui, visé par des pressions d’un collectif « antifasciste ». Là encore, le directeur scientifique dénonce une forme d’hypocrisie. Selon lui, les archives de ces collectifs montrent que le commissaire de la Foire aurait reconnu en interne qu’il aurait interdit certains auteurs s’il avait su à l’avance lesquels étaient publiés. « Il se pose en défenseur de la liberté d’expression uniquement parce qu’il y était juridiquement contraint. »
Ce qui aurait véritablement pesé dans la balance, selon lui, ce sont deux faits précis : les tags antisémites visant Jean Gol sur les façades de la Foire l’an dernier, et les protestations violentes de groupes antifas à Liège précédée par la profanation antisémite de la tombe de Jean Gol, ancien président du Parti libéral.
De Salle s’étonne donc que le CJG soit sanctionné alors qu’il est du bon côté de l’histoire, en quelque sorte.
Une bataille judiciaire imminente
Le Centre Jean Gol ne compte pas en rester là. Après une mise en demeure détaillant plusieurs arguments juridiques, l’option d’une action en référé devant le tribunal de première instance est désormais sur la table. « Nous avons un engagement contractuel depuis vingt-six ans. Les organisateurs ne peuvent pas décréter eux-mêmes un problème de sécurité, ce sont les autorités compétentes qui en ont le pouvoir », insiste Corentin de Salle.
La Foire du Livre a tenté une contre-proposition : reléguer le Centre Jean Gol dans un autre bâtiment, la Maison de la Poste. Une solution immédiatement refusée par le CJG. « Cela revient à nous accueillir sans nous accueillir. Nous perdrions le flux des visiteurs, le label de la Foire, tout en devant assumer tous les coûts. »
Le directeur scientifique va jusqu’à parler d’une mise à l’écart symbolique. « Je déteste les arguments de type Godwin, mais l’idée est là : on vous isole, on vous marque comme indésirables. » Et de rappeler qu'en 2013, la venue d'un auteur des éditions du Cri a été refusée par la Foire du Livre. Soi-disant pour des raisons de délais mais cela avait été dénoncé comme une censure déguisée. Son nom ? Un certain Bart De Wever…
« Punis parce que nous sommes corrects »
Dans cette affaire, le MR dénonce un dangereux précédent. « Comme l’a dit Georges-Louis Bouchez (le président du MR a téléphoné personnellement aux organisateurs), nous sommes punis parce que nos militants savent se tenir », résume Corentin de Salle. « Chez nous, personne n’irait perturber un stand adverse. Nous sommes des libéraux : si des propos tombent sous le coup de la loi, ils doivent être sanctionnés a posteriori. Mais on ne peut pas interdire préventivement sous la pression ou la menace de la violence. »
Et de conclure, non sans amertume : « L’absurde, c’est qu’on nous exclut parce que d’autres sont violents. C’est exactement le contraire de ce que devrait faire une démocratie sûre d’elle-même. »