François Gemenne : comment parler du climat et de la transition sans céder au découragement
Dans un entretien accordé au Point, François Gemenne, chercheur en politique climatique et migrations à l’Université de Liège et à Sciences Po Paris, défend une écologie plus pragmatique, moins moralisatrice et davantage tournée vers les solutions concrètes.
Publié par A.G.
Résumé de l'article
-Dans Le Point, François Gemenne multiplie les formules qui décoiffent : les scénarios du Giec « ne sont pas des prévisions », les COP ne décident rien mais entérinent ce que les États veulent bien faire, et les rapports climatiques servent parfois d’alibi à l’inaction.
-Il s’attaque aussi aux concepts fétiches de l’écologie médiatique - « limites planétaires », « jour du dépassement » - qu’il juge séduisants mais largement inefficaces pour transformer le réel.
-Son message est brutal : l’alerte permanente ne suffit plus, il faut vendre la transition comme une affaire d’intérêt, de pouvoir d’achat, d’indépendance énergétique et de puissance économique.
Son nouveau livre, Parler du climat sans plomber l’atmosphère (Odile Jacob), veut sortir le débat climatique des impasses idéologiques.
Ce ne sont pas des prévisions ! Les rapports du GIEC sont un alibi commode pour ne rien faire. Comme si l'alerte suffisait.
Selon le coauteur du 6e rapport du Giec, les scénarios climatiques sont trop souvent mal compris. « Ce ne sont pas des prévisions », rappelle-t-il. Si les trajectoires les plus pessimistes semblent aujourd’hui moins probables, c’est aussi parce que des actions ont déjà été engagées. Mais François Gemenne met en garde contre un paradoxe : les rapports du Giec, pourtant essentiels, peuvent parfois devenir un alibi commode pour ne rien faire. Les responsables politiques les brandissent pour dire que « le Giec nous alerte », comme si l’alerte suffisait.
Ne pas trop attendre des COP
Le chercheur se montre aussi critique envers les COP, trop souvent perçues comme le moteur de la transition. Pour lui, elles ne font que refléter les engagements déjà pris par les États. Attendre d’elles une solution miracle relève donc de l’illusion. Il juge également certains concepts, comme les « limites planétaires » ou le « jour du dépassement », trop flous ou trop médiatiques pour produire de véritables changements.
François Gemenne appelle à passer de l’alarme permanente aux solutions. Il défend notamment la voiture électrique, non comme solution parfaite, mais comme seule option disponible à grande échelle pour décarboner une partie des transports individuels. Sur l’aviation, il plaide pour une réflexion plus éthique : chaque usage du carbone devrait être interrogé en fonction de son utilité sociale.
Il faut rendre les politiques climatiques désirables
Pour lui, l’Europe commet une erreur en cherchant seulement à rendre les politiques climatiques « acceptables ». Il faut les rendre désirables, en montrant leurs bénéfices immédiats : pouvoir d’achat, indépendance énergétique, innovation, modernisation industrielle. C’est d’ailleurs, selon lui, ce qui explique une partie de l’avance chinoise : Pékin n’agit pas par vertu écologique, mais par intérêt stratégique.
Recul des puits de carbone
Le chercheur s’inquiète enfin du recul des puits de carbone, notamment les forêts et les sols, qu’il juge parmi les sujets les plus préoccupants. Sa recette contre le découragement tient en une formule : parler moins de climat, sujet anxiogène et abstrait, et davantage de transition, avec ses solutions concrètes et ses gains immédiats.