La fin irréversible des hydrocarbures ? Vraiment ? (Analyse)
La sortie des énergies fossiles est présentée comme « irréversible » après la conférence de Santa Marta. Mais derrière le slogan, le réel résiste : le monde dépend encore massivement du pétrole, du gaz et du charbon.
Publié par Nicolas de Pape
Résumé de l'article
-Les énergies fossiles représentent toujours l’essentiel de l’énergie consommée dans le monde.
-Le nucléaire revient en Belgique, mais il ne suffira pas à électrifier toute l’économie.
-La transition est nécessaire, mais elle exige de la lucidité, pas des slogans.
Sommaire
- Un sommet très politique
- Le réel énergétique ne disparaît pas par communiqué
- Le nucléaire revient, mais il ne fera pas tout
- Le monde n’est pas une prise électrique
- Les renouvelables progressent, mais ils ne remplacent pas tout
- Les hydrocarbures ne sont pas une anomalie
- L’hydrogène, pas le miracle annoncé
- Gouverner au lieu de rêver
La première conférence internationale consacrée à la sortie des énergies fossiles s’est achevée mercredi à Santa Marta, en Colombie. Pour Jean-Luc Crucke, ministre belge de la Mobilité, du Climat et de la Transition environnementale, elle marquerait « le début d’un mouvement irréversible ».
Vraiment ? La formule est belle. Elle coche toutes les cases du langage climatique contemporain. Mais elle se heurte à une réalité têtue. Le monde ne vit pas encore dans l’après-pétrole. Il vit toujours très largement dans le pétrole, le gaz et le charbon.
Un sommet très politique
Santa Marta a réuni une cinquantaine de pays. Ils ont parlé de feuilles de route. De transition juste. De financements. De sortie progressive des énergies fossiles. Ils ont aussi créé des groupes de travail.
Tout cela peut avoir une utilité. Mais il faut garder les pieds sur terre. La conférence n’a pas accouché d’un traité contraignant. Elle n’a pas fixé de calendrier mondial obligatoire. Et les principaux mastodontes énergétiques - les États-Unis, la Chine, la Russie - n’étaient pas au centre du jeu.
On peut donc parler d’un signal politique. Pas d’un basculement historique.
Le réel énergétique ne disparaît pas par communiqué
L’énergie primaire mondiale reste massivement fossile. Selon les sources et les modes de calcul, le charbon, le pétrole et le gaz représentent encore autour de 80 à 86% du mix énergétique mondial.
Une économie mondiale ne se transforme pas par déclaration ministérielle. Elle se transforme avec des mines, des réseaux, des centrales, des batteries, des raffineries, des ports, des câbles, des capitaux, des ingénieurs, du temps et beaucoup d’argent. Or le temps politique n’est pas le temps industriel.
Le nucléaire revient, mais il ne fera pas tout
En Belgique, l’Arizona semble enfin tirer les leçons de vingt ans d’aveuglement antinucléaire. Le gouvernement fédéral veut reprendre davantage le contrôle de la filière nucléaire belge et sécuriser les actifs d’Engie. C’est un changement majeur. Il était temps.
Nous avons fermé cinq réacteurs sur sept. Il nous reste Doel 4 et Tihange 3, prolongés jusqu’en 2035. Le reste devra être reconstruit, repensé, refinancé. Cela prendra des années. Et même si la Belgique relance sérieusement le nucléaire, celui-ci ne résoudra pas tout. Une centrale nucléaire produit de l’électricité. Or le monde ne consomme pas seulement de l’électricité.
Il consomme aussi des carburants liquides. De la chaleur industrielle, des molécules, des engrais, des plastiques, des matériaux, des transports lourds.
Le monde n’est pas une prise électrique
Les porte-conteneurs qui acheminent les produits fabriqués en Chine ne naviguent pas encore massivement à l’électricité. Les avions qui emmènent cadres, touristes, ministres et militants écologistes aux quatre coins du monde ne volent pas grâce à des panneaux solaires.
Les engrais azotés, sans lesquels une partie de l’humanité aurait faim, restent liés au gaz naturel.
Le béton, l’acier, l’asphalte, la chimie lourde, le transport maritime, l’aviation et une partie de l’agriculture appartiennent à ces secteurs que l’on appelle pudiquement « difficiles à décarboner ».
Les renouvelables progressent, mais ils ne remplacent pas tout
L’éolien et le solaire progressent vite. Il serait absurde de le nier. Ils produisent déjà une part croissante de l’électricité mondiale. Mais là encore, le réel impose ses limites.
Une éolienne terrestre belge n’est pas une centrale pilotable. Son facteur de charge tourne autour de 20 à 25% (1 jour sur 4). Elle ne produit donc pas à pleine puissance la majeure partie du temps. Le solaire, sous nos latitudes, fait encore moins bien. En Belgique, son facteur de charge implicite se situe plutôt autour de 8 à 10% selon les années et les méthodes de calcul (1 jour sur 10).
Cela ne veut pas dire que ces technologies sont inutiles. Cela veut dire qu’elles exigent du stockage, des réseaux renforcés, des centrales d’appoint, de la flexibilité et une gestion beaucoup plus complexe du système électrique.
Bref : elles ajoutent de l’énergie. Elles ne suppriment pas magiquement le besoin de pilotable.
Les hydrocarbures ne sont pas une anomalie
Il faut aussi cesser de parler des hydrocarbures comme d’une sorte d’intrusion artificielle dans l’histoire humaine.
Le charbon, le pétrole et le gaz sont des produits de l’histoire géologique de la Terre. Le charbon vient largement de végétaux accumulés dans d’immenses marécages, notamment au Carbonifère il y a environ 300 millions d’années. Le pétrole et le gaz proviennent surtout d’organismes marins enfouis, chauffés, comprimés, transformés sur des millions d’années également.
Cette énergie concentrée a permis la révolution industrielle. Elle a sorti des milliards d’êtres humains de la misère. Elle a construit nos hôpitaux, nos routes, nos logements, nos machines, nos transports, nos systèmes agricoles.
On peut en déplorer les effets climatiques, vouloir en réduire l’usage ou même viser, à terme, une sortie partielle ou massive. Mais faire comme si cette énergie n’avait été qu’une parenthèse honteuse, non.
L’hydrogène, pas le miracle annoncé
On présente souvent l’hydrogène vert comme le carburant du monde d’après. L’idée est séduisante. Mais l’économie suit mal.
Produire de l’hydrogène par électrolyse de l’eau (H2O) exige beaucoup d’électricité bas carbone. Les électrolyseurs restent coûteux. Les rendements ne sont pas miraculeux. Le transport et le stockage posent encore de lourds problèmes. Et beaucoup de projets industriels avancent moins vite que prévu.
L’hydrogène aura sans doute un rôle à jouer. Mais il ne remplacera pas demain matin le pétrole, le gaz et le charbon à l’échelle mondiale.
Gouverner au lieu de rêver
La fin des hydrocarbures peut être un objectif. Elle peut même devenir, à très long terme, une nécessité. Mais la présenter comme déjà « irréversible » relève d’une confusion entre souhait politique et réalité énergétique.
Nous devons relancer le nucléaire et développer les renouvelables là où ils sont utiles. Nous devons électrifier ce qui peut l’être et investir dans les réseaux, le stockage, l’efficacité énergétique, la recherche, les carburants alternatifs et l’industrie bas carbone.
Mais nous devons aussi admettre que le monde reste accro aux hydrocarbures parce qu’ils sont denses, disponibles, transportables, stockables et relativement bon marché.
C’est précisément pour cela que la transition est difficile.
Et c’est précisément pour cela qu’elle mérite mieux que des slogans.
Pour l’instant, la transition est surtout un objectif proclamé par des gouvernements qui savent très bien que leurs économies, leurs transports, leurs industries, leurs armées, leurs hôpitaux et leurs électeurs dépendent encore très largement du charbon, du pétrole et du gaz. Nous venons à peine de comprendre à quel point cette dépendance est difficile à arracher.