La lumière revient par fragments sur l’Iran, à mesure que le blackout informationnel se fissure. Avec elle surgissent des images et des récits qui dessinent le tableau glaçant de rues quadrillées par des forces lourdement armées, de tirs à balles réelles depuis des positions élevées, de morgues saturées, de familles privées de nouvelles de leurs proches. Au cœur de ce déferlement de témoignages, un chiffre de 30.000 morts se décante, qu’il soit aussi vertigineux que controversé. S’il devait être confirmé, il placerait la répression iranienne parmi les plus meurtrières du XXIᵉ siècle, hors contexte de guerre civile. Plus qu’une querelle arithmétique, la bataille des chiffres révèle ici la nature et l’ampleur d’une violence d’État méthodique.
Les manifestations ont éclaté fin décembre sur fond d’un effondrement économique couplé à une inflation galopante, à des pénuries et une perte de pouvoir d’achat. Comme souvent, la colère sociale a rapidement muté en contestation politique. Les slogans ont changé de cible, les foules ont grossi, la géographie des protestations s’est étendue à des milliers de localités. Les premiers jours, le régime a semblé hésiter entre un maintien de l’ordre classique, un discours contradictoires et l’usage encore majoritaire de moyens non létaux. Puis, lors du week-end des 8 et 9 janvier, ç’a été le basculement.
Des témoignages décrivent un passage à la force létale à grande échelle. Des snipers auraient été postés sur des toits, des mitrailleuses montées sur des véhicules tandis que des unités tiraient sur des manifestants en fuite. Les blessures recensées — tête, yeux, dos — suggèrent des tirs visant à tuer ou à mutiler. L’internet est alors coupé presque totalement de sorte que la circulation des images s’est tarie, que la coordination des protestations est devenue impossible, et que la mesure des pertes s’est enfoncée dans l’opacité.
Chiffres officiels, chiffres militants, chiffres médicaux
Le pouvoir iranien reconnaît un peu plus de 3.100 morts, en distinguant « civils et forces de sécurité » de « terroristes ». Cette présentation, politiquement commode, minore mécaniquement l’ampleur de la répression et renvoie la responsabilité des violences à des acteurs extérieurs. À l’autre extrémité du spectre, des ONG et des réseaux militants documentent patiemment les décès par recoupement nominatif ; leurs bilans vérifiés se situent autour de 5.000 à 6.000 morts, tout en signalant des dizaines de milliers de cas en cours d’examen.
Entre ces deux pôles surgissent des chiffres d’une autre nature, issus du monde médical. Deux hauts responsables sanitaires, cités par Time, évoquent jusqu’à 30.000 morts pour les seules journées des 8 et 9 janvier, sur la base de comptages hospitaliers et de données internes. Des médecins décrivent des stocks de sacs mortuaires épuisés, des semi-remorques réquisitionnées pour transporter les corps, des cimetières débordés. Ces données ne prétendent pas à l’exhaustivité car elles excluent les hôpitaux militaires, certains lieux périphériques et les décès non enregistrés. Mais leur cohérence interne et leur concordance avec des récits de terrain leur confèrent un poids singulier.
Abonnez-vous pour lire l'article en entier.
Apportez votre soutien à la rédaction de 21News en souscrivant à notre contenu premium.