« J’ai filmé, mais je n’ai pas publié ces vidéos » : l’aveu tardif de Motaz Azaiza sur le 7-Octobre
Le célèbre photojournaliste gazaoui affirme avoir filmé des otages israéliens frappés après leur arrivée à Gaza le 7 octobre 2023, sans publier les images pour éviter que leurs agresseurs ne soient identifiés par Israël. Dans le même entretien, il livre une charge inhabituelle contre le Hamas.
Publié par Harrison du Bus
Résumé de l'article
Le photojournaliste palestinien Motaz Azaiza affirme avoir filmé des otages israéliens frappés à Gaza le 7 octobre 2023 sans publier les images. Il livre également une sévère critique du Hamas et décrit les pressions exercées selon lui sur les journalistes.
C’est une confidence particulièrement embarrassante venant de l’un des photographes palestiniens les plus célèbres de la guerre à Gaza. Motaz Azaiza affirme avoir filmé, le 7 octobre 2023, des captifs israéliens amenés dans l’enclave par un véhicule des brigades al-Qassam, la branche armée du Hamas, alors que des personnes présentes autour d’eux les frappaient.
Il dit avoir délibérément choisi de ne pas publier ces images. Ces déclarations ont été faites lors d’un long entretien en arabe accordé au journaliste Ahmed Biqawi pour le podcast Taqarrab.
Motaz Azaiza n’est pas un témoin anonyme. Devenu l’un des visages internationaux du conflit après avoir documenté pendant 108 jours les bombardements et leurs conséquences humanitaires à Gaza, il avait été inclus par Time parmi les 100 personnalités les plus influentes de 2024. Le magazine le présentait alors comme l’un des principaux « yeux et oreilles » du monde dans l’enclave.
7-Octobre. Le photographe gazaoui Motaz Azaiza a filmé des otages israéliens battus par une foule à Gaza. Il n'a pas publié les images, craignant que cela mette en danger les Palestiniens filmés https://t.co/ZkiMd6pdwO pic.twitter.com/Y78Dfkfp7B
— L'important (@Limportant_fr) September 21, 2026
« J’ai suivi et j’ai filmé »
Azaiza raconte avoir aperçu le 7 octobre un véhicule appartenant aux brigades al-Qassam avec des captifs israéliens à son bord.
Autour d’eux, explique-t-il, des personnes seraient sorties pour regarder la scène et certaines auraient commencé à frapper les captifs. Le photographe affirme avoir suivi le véhicule et enregistré ce qui se passait. Mais ces vidéos n’ont jamais été publiées.
Son explication est explicite : Azaiza dit avoir considéré que les images auraient permis à Israël d’identifier les Palestiniens apparaissant à l’écran et éventuellement de les prendre ensuite pour cibles. Il ne voulait pas, affirme-t-il, porter indirectement la responsabilité de leur mort pour obtenir quelques vues sur les réseaux sociaux.
La séquence soulève une question évidente sur son rôle de journaliste : il ne dit pas avoir renoncé aux images parce qu’elles étaient invérifiables, trop violentes ou parce qu’elles mettaient en danger les otages, mais parce qu’elles pouvaient exposer les personnes palestiniennes filmées autour d’eux.
Une figure mondiale de la couverture de Gaza
Cette révélation prend un relief particulier en raison du statut acquis par Motaz Azaiza depuis le début de la guerre.
Le photographe palestinien avait accumulé des millions d’abonnés en documentant quotidiennement les destructions, les morts et les déplacements de population dans la bande de Gaza. Après son départ de l’enclave en janvier 2024, il avait poursuivi son activité de sensibilisation à l’étranger et participé notamment au gala TIME100 à New York.
Son récit du 7-Octobre apporte donc un élément inhabituel à une production visuelle jusque-là principalement associée aux conséquences de la riposte israélienne à Gaza.
L'attaque menée par le Hamas et d'autres groupes palestiniens le 7 octobre 2023 avait fait environ 1.200 morts en Israël et conduit à l'enlèvement de plus de 250 personnes.
« Vous nous avez ramenés au Moyen Âge »
Mais l’entretien ne s’arrête pas à cette révélation. Azaiza y livre également une critique d’une virulence inhabituelle du Hamas et de la stratégie suivie par ses dirigeants depuis le début de la guerre.
Il affirme continuer à défendre le principe d’une résistance armée palestinienne, mais seulement à condition qu’elle serve un objectif et qu’elle ne traite pas la vie des Palestiniens comme quantité négligeable.
Il interpelle directement le Hamas : selon lui, ses armes n’ont protégé aucun habitant de Gaza depuis le 7 octobre.
Azaiza lui reproche surtout d’avoir prolongé pendant des mois une confrontation dont la population civile payait quotidiennement le prix et affirme qu’un compromis aurait dû être accepté beaucoup plus tôt.
« Vous nous avez ramenés au Moyen Âge », lance-t-il notamment aux dirigeants du mouvement, évoquant les conditions extrêmement précaires dans lesquelles vivent désormais de nombreux Gazaouis.
Il accuse ainsi ceux qui gouvernaient l’enclave d’avoir privilégié leurs objectifs politiques et militaires au détriment des habitants dont ils prétendaient défendre les intérêts.
Des journalistes habitués à « baisser leurs caméras »
L’autre passage particulièrement sensible concerne la liberté de la presse à Gaza.
Motaz Azaiza décrit l’existence d’un groupe WhatsApp appelé « Smart », qui aurait réuni selon lui des journalistes de Gaza et des responsables médiatiques liés au Hamas. Il affirme que cette structure pouvait servir à organiser des campagnes contre ceux qui s’écartaient du récit souhaité par le mouvement.
Azaiza raconte notamment que le numéro de téléphone d’une personne pouvait être diffusé afin que des militants la harcèlent et l’insultent.
Selon lui, le mécanisme de pression était devenu suffisamment connu pour influencer directement le travail des reporters : lorsque des Gazaouis commençaient à critiquer le Hamas devant une caméra, certains journalistes auraient pris l’habitude d’arrêter de filmer.
« Quiconque ose montrer la réalité est persécuté sans relâche », affirme-t-il, selon la reprise de son entretien par ANSA.
Un photographe désormais extrêmement critique du pouvoir à Gaza
Le ton tranche avec l’image publique associée à Azaiza pendant les premiers mois de la guerre.
Loin de renier la cause palestinienne ou son opposition à Israël, il décrit désormais aussi l’atmosphère intérieure de Gaza comme profondément oppressive et reproche à ses dirigeants d’avoir transformé la population en variable d’ajustement d’une stratégie militaire.
Il raconte avoir lui-même été la cible de campagnes hostiles après avoir diffusé des images dans lesquelles des civils exprimaient leur colère contre le Hamas.
Azaiza a quitté Gaza environ quatre mois après le début de la guerre et vit aujourd’hui au Qatar. Dans cet entretien, il décrit également les conséquences psychologiques extrêmement lourdes des événements vécus depuis octobre 2023 et dit ne parvenir à tirer aucun plaisir de la notoriété internationale qu’il a acquise.
La portée de ses nouvelles déclarations tient donc au profil de leur auteur. Ce n’est pas un responsable israélien accusant les médias palestiniens de partialité, mais l’un des photographes palestiniens les plus visibles de la guerre qui reconnaît avoir volontairement gardé hors de la vue du public certaines images du 7-Octobre et décrit, dans le même entretien, un environnement médiatique soumis selon lui à de fortes pressions politiques.
Trois ans après l’attaque qui a déclenché la guerre, les images qu’il affirme avoir tournées restent invisibles. Son explication sur les raisons de ce silence, elle, est désormais publique.