L’Islande vote « non », Attali répond « Poutine » : le degré zéro du débat européen
Marine Le Pen se réjouit du non islandais à l'UE. Attali lui répond que Poutine pourrait avoir « dicté » son message. Une petite phrase qui résume jusqu’à la caricature une maladie persistante du débat européen : soupçonner l’extrémisme dès que l’intégration toujours plus poussée de l’UE cesse d’apparaître comme l’unique horizon raisonnable.
Publié par Harrison du Bus
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Résumé de l'article
Après le « non » islandais à la reprise des négociations avec l'UE, Jacques Attali suggère que le soutien de Marine Le Pen à choix des Islandais aurait pu être « dicté » par Poutine. Une réponse révélatrice d'un débat européen en panne intellectuelle.
Les Islandais ont voté. Jacques Attali, lui, a trouvé le coupable. Après le rejet par référendum de la reprise des négociations d'adhésion à l'Union européenne, Marine Le Pen s'est félicitée dimanche d'un résultat dans lequel elle voit la confirmation de sa doctrine souverainiste.
« L'adhésion à l'Union européenne n'est pas l'horizon naturel de toute démocratie européenne », écrit la présidente du groupe RN à l'Assemblée nationale. Elle estime que les peuples doivent pouvoir décider « eux-mêmes de leur avenir, de leurs institutions et de leur capacité à défendre leurs intérêts nationaux », avant de défendre « une Europe des nations libres, souveraines et coopérant volontairement ».
On peut approuver cette lecture. On peut aussi la combattre. Jacques Attali a choisi une troisième voie.
« Exactement le message que Poutine voulait lire. À moins qu'il ne l'ait dicté… », répond l'ancien conseiller de François Mitterrand. Voilà Vladimir Poutine arrivé à Reykjavik sans même avoir eu besoin d'une correspondance.
Exactement le message que Poutine voulait lire. À moins qu’il ne l’ait dicté … https://t.co/YSeFal3qnW
— Jacques Attali (@jattali) August 30, 2026
Aucun argument, mais un soupçon
Le procédé mérite que l'on s'y arrête. Marine Le Pen n'écrit pas que l'Islande devrait quitter l'Otan. Elle ne réclame aucun rapprochement avec la Russie. Elle ne se félicite d'aucun affaiblissement militaire du continent. Elle ne parle tout simplement pas de Vladimir Poutine.
Elle avance une thèse politique parfaitement identifiable : l'intégration dans l'Union européenne ne devrait pas être considérée comme l'aboutissement nécessaire de toute démocratie européenne et une coopération entre nations souveraines constitue, selon elle, une autre architecture possible du continent.
Cette conception peut être contestée de mille manières. Jacques Attali pouvait défendre les avantages du marché unique. Il pouvait expliquer pourquoi davantage d'intégration renforcerait l'Europe face aux grandes puissances. Il pouvait contester la viabilité d'une simple « Europe des nations ». Il pouvait même reprocher à Marine Le Pen de récupérer à son profit un référendum islandais déterminé par des considérations qui lui sont propres.
Il n'en fait rien. Dans un tweet on ne peut plus laconique il a suggéré que le message pourrait avoir été « dicté » par Poutine.
Si Jacques Attali possède un élément permettant d'étayer une telle insinuation, il serait évidemment intéressant de le connaître. Rien de tel n'apparaît dans son message.
Le problème : l’Islande n’a pas voté pour Poutine
L'ironie devient plus grande encore lorsqu'on regarde ce qui s'est réellement passé samedi.
Les Islandais n'ont pas voté pour quitter le camp occidental. Ils n'ont pas davantage choisi de se rapprocher de Moscou, certainement pas.
Ils ont refusé, à 52,5 %, de reprendre les négociations d'adhésion à l'Union européenne.
L'Islande reste membre de l'Otan. Elle appartient à l'Espace économique européen et applique déjà, à ce titre, une partie considérable de la législation européenne. Elle entretient donc des liens économiques extrêmement étroits avec l'Union sans en être membre. Les raisons du « non » sont, de surcroît, profondément islandaises.
Il y a la pêche, qui représente près de 40 % des exportations de marchandises du pays et dont Reykjavik entend préserver le contrôle. Il y a la souveraineté économique. Il y a le souvenir de la crise de 2008, qui avait poussé l'île vers une candidature européenne avant qu'un redressement spectaculaire ne redonne confiance aux partisans de l'indépendance.
Il y a enfin une réalité démocratique assez difficile à contourner : on demandait aux Islandais s'ils souhaitaient rouvrir les négociations et ils ont répondu non. Vladimir Poutine n'était pas sur le bulletin.
Cette Europe qui ne supporte plus qu’on lui dise non ?
C'est ici que le tweet d'Attali dépasse largement son auteur. Car cette réponse condense, presque jusqu'à la caricature, un travers qui empoisonne depuis longtemps le débat sur la construction européenne : l'intégration serait le sens naturel de l'Histoire et celui qui demande où elle doit s'arrêter devient immédiatement suspect, ici criminel car il suppose la connivence d'un certain euroscepticisme avec une dictature sanglante.
On peut vouloir une Europe fédérale. On peut souhaiter davantage de transferts de compétences. On peut considérer que les défis géopolitiques contemporains imposent davantage d'intégration. Mais ce sont des choix politiques, pas des vérités révélées.
Vouloir conserver une monnaie nationale est un choix politique. Refuser de transférer certaines compétences est un choix politique. Préférer la coopération intergouvernementale au fédéralisme est un choix politique. Vouloir conserver la maîtrise de ses ressources halieutiques en est un autre.
Aucun de ces choix ne transforme mécaniquement celui qui les défend en auxiliaire du Kremlin. Et c'est peut-être là que quelque chose devient presque désespérant dans le débat européen.
À force de présenter chaque résistance à une intégration toujours plus poussée comme du « populisme », du « nationalisme », de l'« extrémisme » ou, désormais, un message que Poutine aurait pu « dicter », certains des plus fervents défenseurs de l'Union finissent par rendre impossible le débat démocratique dont elle aurait précisément besoin.
Une Europe sûre d'elle-même devrait pouvoir entendre « non » sans immédiatement chercher quelle puissance étrangère tient le stylo.
L’intégration européenne n’est pas une obligation morale
Le référendum islandais a au moins le mérite de poser la question dans des conditions particulièrement embarrassantes pour cette grille de lecture.
L'Islande n'est ni un régime autoritaire ni un satellite russe. C'est une démocratie nordique riche, occidentale, membre de l'Otan, appartenant déjà à l'EEE. Sa population vient simplement de considérer, à une courte majorité, que le degré actuel d'intégration lui convenait mieux que l'ouverture d'un processus susceptible de conduire à l'adhésion. On peut penser qu'elle a tort. Marine Le Pen appartient au camp de ceux qui le pensent pas.
Voilà même le principe d'un débat démocratique : pouvoir penser ou non qu'une majorité s'est trompée sans considérer qu'elle a cessé d'être respectable.
Marine Le Pen récupère évidemment ce résultat pour défendre sa propre conception de l'Europe. C'est de bonne guerre politique. Ses adversaires sont libres de démontrer qu'elle tire du scrutin islandais des conclusions excessives. Mais lui répondre « Poutine » n'est pas une démonstration. C'est précisément le contraire : une manière de ne plus avoir à démontrer.
Et peut-être faudrait-il enfin sortir de ce réflexe pavlovien. L'Union européenne n'est pas renforcée lorsque ses défenseurs traitent toute objection à la marche vers davantage d'intégration comme une anomalie qu'il faudrait expliquer par Moscou. Elle l'est lorsque ses choix sont suffisamment convaincants pour être défendus comme des choix — et suffisamment démocratiques pour pouvoir être refusés.
Jacques Attali avait quantité d'arguments à sa disposition pour répondre à Marine Le Pen. Il pouvait défendre Bruxelles, le marché unique, l'intégration ou le fédéralisme. Il a préféré Poutine. Chacun jugera du niveau.