« Nous paierions très cher cet aveuglement » : Jacques Attali sonne l’alarme sur la dette française
Jacques Attali tire la sonnette d’alarme sur la dette française et réclame un traitement de choc : dix ans de maîtrise des dépenses, retraite retardée de deux ans, sous-indexation des pensions et cessions d’actifs publics. Sans cela, prévient-il, la France pourrait finir par perdre la confiance de ses créanciers.
Publié par Harrison du Bus
Résumé de l'article
Jacques Attali alerte sur la dette française et réclame dix ans de rigueur budgétaire, un report des retraites et une maîtrise drastique des dépenses pour éloigner le risque de « faillite ».
« Pourquoi la France est-elle au bord de la faillite ? » Jacques Attali ne prend plus de précautions oratoires lorsqu'il évoque l'état des finances publiques françaises. Dans sa nouvelle chronique publiée par Les Échos et reprise vendredi sur son site, l'économiste estime que le pays doit désormais engager une « révolution mentale radicale » pour reprendre le contrôle de sa dette.
Et le traitement qu'il propose est à la mesure de son diagnostic : report de deux ans de l'âge effectif de départ à la retraite, sous-indexation des pensions pendant cinq ans, maîtrise de la masse salariale publique, réduction des aides aux entreprises et des allègements de cotisations, contrôle des dépenses de santé et des collectivités et, surtout, engagement à ne pas augmenter les dépenses publiques en volume pendant dix ans. « La réduction de la dette publique est donc en France la condition de notre survie », écrit Jacques Attali.
La réduction de la dette publique est donc en France la condition de notre survie.
Jacques Attali
Une dette à près de 118 % du PIB
Le constat de départ est difficilement contestable, même si la notion de « faillite » employée par Jacques Attali relève davantage de l'avertissement que d'une situation immédiate.
Au premier trimestre 2026, la dette publique française atteignait 117,6 % du PIB selon Eurostat. Seules la Grèce, à 143,5 %, et l'Italie, à 138,9 %, présentaient un ratio supérieur dans l'Union européenne. Mais la dynamique française est particulièrement préoccupante : en un an, le ratio d'endettement a progressé de quatre points de PIB.
L'OCDE a elle aussi tiré la sonnette d'alarme cet été. L'organisation estime que le déficit devrait encore atteindre 5 % du PIB en 2026 puis 4,6 % en 2027 et que l'effort budgétaire actuellement prévu demeure insuffisant pour stabiliser la dette, dont le ratio pourrait culminer autour de 121 % du PIB.
Jacques Attali décrit un engrenage : au déficit primaire français vient désormais s'ajouter une charge d'intérêts croissante, à mesure que les anciennes obligations émises à très faibles taux arrivent à échéance et doivent être refinancées dans des conditions moins favorables.
« Si ceux qui nous financent estiment un jour que nous ne sommes plus capables de rembourser leurs prêts, ils cesseront de nous financer », prévient-il. L'État se retrouverait alors, selon lui, incapable de financer normalement « investissements, salaires, prestations sociales et retraites ».
Retraites, fonction publique, santé : Attali réclame un traitement de choc
Pour ramener la dette publique aux environs de 100 % du PIB en dix ans, Jacques Attali estime qu'un effort représentant 5,5 % du PIB devrait être réalisé pendant les quatre premières années, avant de maintenir ensuite une discipline budgétaire pendant six années supplémentaires.
Il propose notamment de reporter de deux ans l'âge effectif de départ à la retraite, ce qui permettrait selon ses calculs de récupérer entre 0,6 et 1,4 point, puis de sous-indexer les pensions pendant cinq ans, pour un gain supplémentaire évalué à environ 0,65 point.
Mais cela ne suffirait toujours pas. L'économiste préconise simultanément de réduire « massivement » les aides aux entreprises et les allègements de cotisations, de contenir la progression des dépenses de santé et des collectivités locales et de stabiliser la masse salariale de la fonction publique et des opérateurs de l'État.
Surtout, il faudrait selon lui inscrire cette discipline dans la durée en faisant voter une loi de programmation contraignante engageant le pays à ne pas augmenter ses dépenses publiques en volume pendant dix ans.
« Il faudrait agir brutalement au début »
Le mot employé par Jacques Attali est lui-même révélateur : « brutalement ». Selon sa trajectoire, les premières années d'effort permettraient essentiellement d'inverser la tendance. La dette ne commencerait véritablement à diminuer qu'à partir de la quatrième année. Elle passerait ainsi d'environ 117 % du PIB en 2027 à 116 % en 2029, 111 % en 2031, 104 % en 2034 et finalement 99,5 % en 2036.
Et encore, prévient-il, ce scénario suppose une croissance nominale d'au moins 2,75 % par an ainsi qu'une absence de nouvelle envolée des taux d'intérêt.
La France dispose par ailleurs d'une marge de manœuvre fiscale limitée. L'OCDE évaluait ses prélèvements fiscaux à 43,5 % du PIB en 2024, deuxième niveau le plus élevé de l'organisation derrière le Danemark et très au-dessus de la moyenne de 34,1 %. L'OCDE considère elle-même que le redressement français doit désormais davantage passer par une amélioration de l'efficacité des dépenses publiques.
La Belgique donnée en exemple
Pour démontrer qu'un tel redressement n'est pas impossible, Jacques Attali cite un exemple que les Belges connaissent bien.
En 1993, la dette publique belge culminait aux alentours de 134 % du PIB. Elle était retombée à environ 84-85 % en 2007, avant que la crise financière ne fasse repartir l'endettement à la hausse. La Banque nationale de Belgique confirme cette spectaculaire décrue de près de cinquante points en quatorze ans.
Attali estime que la France devrait également envisager des cessions importantes de participations détenues par l'État dans des entreprises cotées ainsi qu'une mobilisation partielle de la trésorerie publique.
À défaut, il envisage un scénario autrement plus douloureux : contraindre davantage les épargnants français à financer la dette publique à des taux faibles si les investisseurs étrangers venaient à se détourner des titres français. Une solution qui reviendrait, selon lui, à instaurer « l'équivalent d'un impôt massif sur l'épargne des Français ».
« Une connivence tranquille des vivants au détriment des générations futures »
Jacques Attali ne réserve cependant pas ses critiques aux seuls gouvernements successifs. « Nous avons tous, gouvernants et gouvernés, lâché la rampe, depuis au moins dix ans », accuse-t-il.
Les premiers auraient péché « par démagogie », les seconds « par manque de courage ». Il dénonce surtout « une connivence tranquille des vivants au détriment des générations futures », auxquelles serait transférée la facture de décennies de déficits.
L'économiste reproche également aux prétendants à l'Élysée de ne pas mettre l'ampleur du redressement budgétaire nécessaire au centre de leurs programmes.
Son avertissement final vise directement la confiance des créanciers de la France : banques, assureurs et fonds d'investissement internationaux observeraient, selon lui, la situation française « avec un étonnement qui tourne à la consternation et qui précède le désengagement ».
La France n'est pas aujourd'hui en situation de défaut et deux pays de l'Union européenne restent plus endettés qu'elle en proportion de leur économie. Mais le problème identifié par Attali — une dette qui continue de progresser malgré un niveau de prélèvements parmi les plus élevés des pays développés — rejoint le diagnostic formulé cet été par l'OCDE : sans redressement budgétaire supplémentaire, la trajectoire française n'est toujours pas stabilisée.